[Matière à penser] Pas de répit sur les marchés des commodités agricoles

A la crise des céréales qui aura défrayé la chronique en 2022, succèdent une multitude d’incidents (et d'inflations) sur les marchés des commodités agricoles. Sucre, riz, huile d’olive, orange… tous y passent. Les marchés seraient-ils entrés dans un «monde d’après» fait d’incertitudes permanentes ? Pour tenter d'y voir plus clair, L'Usine Nouvelle a interrogé des spécialistes du secteur.

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Les cours des principales céréales comme le maïs sont revenus à des niveaux proches de fin 2021 mais l'incertitude demeure.

Retour au calme trompeur ? Les cours des principales céréales, loin des folles envolées de 2022, sont revenus à des niveaux plus raisonnables, proches de ceux de 2021, l’inflation du prix des intrants étant passée par là. Une situation résumée par l’indice de la FAO, retombé à un niveau ante guerre en Ukraine. Même les dernières tensions en Mer Noire, où l’accord céréalier a été suspendu, ne semblent (pour l’instant) pas peser outre mesure sur les cours des grains.

Seulement, en parallèle, la chronique des commodités agricoles se fait écho d’une succession d’aléas. Si ces marchés sont parfois secondaires, la liste ne cesse de gonfler : l’huile d’olive est sur un terrain glissant, volailles et porcs perdent des plumes, l’orange voit rouge… Sans parler des autres riz, sucre, café… L’Inde notamment, exacerbe les perturbations en multipliant les restrictions au commerce des denrées alimentaires. Le nombre de barrières au commerce des matières premières agricoles demeure à un niveau inédit d’après l’IFPRI, l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires. En filigrane une question : et si, plus qu’un mauvais cycle, le commerce des commodités agricoles était à son tour entré dans ce «monde d’après» où règne l’incertitude ?

Les temps qui changent

Pour y voir plus clair, c’est vers le thermomètre, scruté avec attention toute l’année par les analystes anxieux, qu’il faut se tourner en premier lieu. «La météo a toujours été la principale incertitude, pose Arthur Portier, consultant chez Agritel, une société qui fournit des conseils en stratégie sur les marchés agricoles. L’occurrence des aléas climatiques s’est renforcée : nous l’observons déjà sur nos différents bureaux dans le monde. Les variations de rendements sont plus importantes, et comme un certain nombre de productions sont interconnectées, car substituables, comme c’est le cas des huiles, cela explique les variations rencontrées sur des complexes de produits.»

Reste à savoir à quel point les marchés pourront intégrer l’incertitude climatique croissante. «Demain, s’il y a une grosse sécheresse dans une région de production comme le Brésil par exemple, cela posera d'importants problèmes sur les bilans mondiaux, souligne Raphaël Latz, directeur général France du groupe Louis Dreyfus (LDC), un des principaux acteurs du négoce des denrées agricoles au niveau mondial. Les anticipations n’empêcheront pas les cours de monter. La volatilité va continuer d’exister. Simplement, désormais, les caisses de résonnance sont plus importantes et les marchés réagissent en conséquence. Mais attention : c’est une erreur d’associer la volatilité à des prix nécessairement plus élevés.»

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Pour l'instant, c’est d'abord le contexte géopolitique qui tourmente les spécialistes. Si la Chine et son appétit gargantuesque demeure LE grand "faiseur de marché", une bonne partie des projecteurs reste braquée sur la Mer Noire, par laquelle transitent «près de 40 % des échanges mondiaux de blé, une tendance qui semble se renforcer malgré le conflit russo-ukrainien, du fait de prix compétitifs», rappelle Agritel dans un communiqué ce 24 août.

La Mer Noire, importance accrue

Sauf que la voie maritime est quasi bloquée. «Il est peu probable qu’un propriétaire de cargo ou qu’un assureur prenne le risque de faire transiter des grains ukrainiens via la Mer Noire, pas plus que pour la Russie», relève l’analyste Jack Scoville dans une note du 21 août. Les corridors terrestres et fluviaux, via le Danube, permettent de sortir un peu plus de 1,5 million de tonnes chaque mois d’Ukraine, ce qui rassure les marchés de céréales.

«Par ailleurs, les experts du négoce trouvent d’autres bassins, comme le Brésil dans le cas présent, pour alimenter les marchés», complète Raphaël Latz. Sauf que dans la poudrière ukrainienne, l'accident est vite arrivé. «Toute défaillance logistique majeure aura des conséquences sur les prix et la sécurité alimentaire mondiale», juge Alexandre Marie, analyste en chef d’Argus média France, dans le communiqué précité.

Le jeu des traders pourrait faire le reste. «Entre fin 2021 et mi-2022, le prix du blé notamment est demeuré à des niveaux très élevés, sans corrélation avec un quelconque bilan emplois/ressources, rembobine François Luguenot, un ancien de LDC qui participe désormais au rapport Cyclope. C’est révélateur d'une réaction psychologique qui a été amplifiée par la guerre en Ukraine. Il faut se rappeler que pendant dix ans les marchés ont été d’une stabilité désespérante : or les négociants font des bénéfices sur les marchés à terme quand il y a beaucoup de fluctuations. Les opérateurs ont entretenu des prix décorrélés de la réalité.»

Incertitudes réglementaires

Autre facteur loin d’être anecdotique dans un contexte de transition écologique impulsé par l'Europe, le levier réglementaire. Si les interdictions de produits phytosanitaires donnent régulièrement des suées aux producteurs, LDC guette l’impact du règlement européen sur la déforestation importée qui entrera en vigueur fin 2024. «Le marché communautaire est en train de se transformer pour lutter contre la déforestation en instaurant un tri à l’origine pour les matières premières, analyse Raphaël Latz. La conséquence, c’est que puisque l’Europe augmente ses standards, elle «décommoditise» le marché. Cela va faire diminuer la liquidité sur les marchés concernés, donc augmenter potentiellement leur volatilité – une volatilité foncièrement haussière en l’espèce.»

Tous ces éléments convergent vers l’idée d’un monde plus incertain, trame de fond aux turbulences actuelles, fruit d’une conjonction inédite de perturbations climatiques et géopolitiques. «Tant que de façon globale, le bilan ressources emploi mondial de l'agriculture supporte ces perturbations, les envolées de prix seront contenues, juge François Luguenot. Pour l’instant, la demande alimentaire n’a pas de raison de baisser : à moyen terme, avec la multiplication des événements météorologiques, il est difficile de ne pas imaginer d’incident. Mais dire qu’à date nous sommes rentrés dans un cycle de chaos est excessif.»

Une situation qui devrait renforcer les experts du négoce. «En tendance, le nombre de bassins de production diminue et se concentre, alors que la demande, souvent éloignée des centres de production, s’éparpille, abonde Raphaël Latz. Aujourd’hui, nous sommes concentrés sur le contexte géopolitique, demain ce sera sur le contexte climatique. Le rôle de LDC est de trouver des plans B et la fréquence de ces besoins d'alternatives risque d’augmenter.»

Seulement, si le monde se dirige vers une entropie accrue, cette dernière complique le jeu des pronostics. C’est que ce résume l’OCDE dans son (épais) rapport sur les perspectives agricoles paru début juillet. Si l’institution estime toujours que les prix alimentaires restent à long terme orientés à la baisse, sous l’effet notamment des gains de productivité dans les pays du Sud, elle me manque pas d’adresser un appel «à la vigilance» au regard des «incertitudes». «Dans l'ensemble, la fourchette de variabilité des prix est considérablement plus large que celle estimée dans les perspectives de l'année dernière», pointent les auteurs.

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