En plein cœur de la crise sanitaire, l’approvisionnement en masques fabriqués en France avait soulevé de nombreux débats concernant l'indépendance du pays vis-à-vis de dispositifs médicaux essentiels. Le président de la République s’était alors rendu chez Kolmi Hopen, fabricant depuis le début des années 70 de dispositifs médicaux à usage unique et notamment de masques. « Nous avons eu la chance de recevoir la visite de M. Macron le 31 mars 2020 », se souvient Gérald Heuliez, directeur général de Kolmi Hopen et président de Medicom Europe, l’entreprise canadienne devenue en 2011 majoritaire au capital de Kolmi Hopen.
Kolmi Hopen distribue également des gants en latex et en nitrile dans toute l’Europe. Or, ces derniers ne sont plus fabriqués aujourd’hui qu’en Asie du Sud-Est, principalement en Malaisie. Disparu du Vieux Continent voilà 20 ans, ce savoir-faire s’est développé dans les années 80 dans les zones où poussent les hévéas, d’abord en Malaisie puis en Indonésie, au Vietnam et en Thaïlande. « Les pays européens dépendent de l’Asie du Sud-Est et principalement de la Malaisie pour les approvisionnements en gants médicaux. Durant la pandémie, cette dépendance aux pays asiatiques a fait flamber les prix qui ont été multipliés par huit », rappelle Gérald Heuliez.
Ce dernier avait en tête depuis 15 ans de lancer en France une production de gants en nitrile. L’occasion ne s’était pas encore présentée, mais la pandémie a accéléré la concrétisation de son projet. « Le nitrile est plus intéressant que le latex qui peut être allergisant et dont la production est limitée par la capacité des arbres. De plus, il possède des propriétés barrière supplémentaires contre les agressions chimiques », détaille Gérald Heuliez. Apparu dans le milieu des années 90 d’abord pour l’industrie puis pour le secteur médical, le nitrile (copolymère butadiène-acrylonitrile) s’est développé en Asie du Sud-Est, mais également ailleurs dans le monde, cet élastomère synthétique ne dépendant pas d’une culture locale. « Nous le sourçons pour notre part en Europe. En revanche, nous n’en trouvons pas de qualité suffisante pour le médical en France », précise M. Heuliez.
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Début de la production en 2023
Après deux études de marché, Kolmi Hopen est conforté dans son idée de se lancer dans cette nouvelle production de gants permettant à la France d’être moins dépendante. L’entreprise répond à un appel d’offres lancé en mars 2021 par le ministère de la Santé et le remporte pour une livraison en 2023. « L’investissement de notre société mère est proche de 45 millions d’euros. Nous avons par ailleurs bénéficié d’une subvention de Bercy de 10 millions et de 5 millions de la région Pays de la Loire », détaille Gérald Heuliez. L’entreprise a en effet choisi de s’installer « à moins d’une heure et demie de notre base historique d’Angers », à Bessé-sur-Braye dans la Sarthe, sur l’ancien site de la papeterie Arjowiggins fermée en 2019.
« Notre business plan comprend deux phases d’investissement dans quatre lignes qui vont nous permettre de produire 900 millions de gants par an, dont 600 millions pour le médical et les hôpitaux et nos clients historiques dans les maisons de retraite. Nous avons également une activité forte dans l’industrie agroalimentaire. Nous allons proposer dans un premier temps un gant léger de type dispositif médical et un second plus épais de type EPI. Pour offrir différentes catégories de gants, nous proposerons ensuite une troisième version spécifique pour l’industrie chimique, pharmaceutique et cosmétique, qui utilisent des gants plus épais », détaille le dirigeant. L’entreprise démarrera donc sa production en 2023 avec quatre lignes de production et 150 salariés. « Dans la phase suivante, lancée en 2025, nous avons prévu d’ajouter soit quatre lignes de production supplémentaires, soit 2, 3 ou 4 lignes de produits à plus forte valeur ajoutée. En fin de phase 2, nous devrions compter autour de 300 salariés », précise Gérald Heuliez.
Certains clients de Kolmi Hopen se positionnent déjà pour être fournis en gants Manikheir. « Nous ne pourrons pas répondre à la totalité de la demande, mais certains de nos clients souhaitent au moins faire basculer une partie de leurs commandes sur notre production française. En théorie, si nous les prenons en compte dans nos calculs, le capacitaire des quatre premières lignes sera comblé », déclare le chef d’entreprise.
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Sans certitudes sur le prix de revient de ces futurs gants made in France, il souhaite d’abord honorer l’appel d’offres de l’État. L’objectif n’est pas de proposer des gants moins chers, mais de gagner en souveraineté et de respecter l’environnement avec des produits plus techniques, plus sûrs et apportant davantage de valeur ajoutée. « L’eau qui sort de notre usine après utilisation sera d’une grande qualité grâce à un process sans chlorination contrairement à ce qui se fait en Asie. Un produit 20 à 25 % plus cher est acceptable pour le marché dans ces conditions. Nous ferons par ailleurs en sorte d’éviter d’importantes fluctuations de tarifs, ce qui n’est pas le cas des produits venus d’Asie », indique le dirigeant.
Retrouver le savoir-faire d’antan
Relancer une production éteinte depuis deux décennies implique de former le personnel, mais également de trouver le matériel adéquat. « Il nous a fallu importer des machines d’Asie du Sud-Est. La fabrication des gants n’y est malheureusement pas toujours effectuée dans les meilleures conditions sociales et environnementales. Il a donc fallu que notre service ingénierie révise les lignes pour maîtriser, par exemple, la quantité d’eau utilisée », retrace le dirigeant.
La fabrication des gants en nitrile repose sur l’utilisation de moules en porcelaine qui ne sont plus fabriqués en France. Manikheir espère pouvoir convaincre un industriel français ou européen de fabriquer les moules en Europe. Le moule en porcelaine est d’abord lavé et trempé dans différents bains pour s’assurer qu’il est exempt de particules. Puis il est plongé dans un coagulant et dans le nitrile qui est ensuite passé dans un four.
La ligne de production de 120 m de long et de plus de 18 m de haut doit être fortement automatisée. Une formation du personnel sera néanmoins nécessaire pour maîtriser ce nouveau savoir-faire. Organisée en interne, elle doit également être complétée grâce à un partenariat avec l’Ifoca. L’organisme de formation a en effet développé dans ce cadre une nouvelle offre consacrée au caoutchouc liquide. « C’est une fierté pour nous de pouvoir relancer des formations disparues comme celle-ci », conclut Gérald Heuliez.
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La génèse d’un nom
C’est Gérald Heuliez, président de Medicom Europe et directeur général de Kolmi-Hopen, qui a donné son nom à la nouvelle entreprise de fabrication de gants. Le logo de ManiKHeir comporte trois lettres majuscules, M pour Medicom, son actionnaire majoritaire, K et H pour Kolmi Hopen, sa société-mère. “La main” se dit “mani” en latin et “keir” en grec, qui, prononcé à l’anglaise, donne “care”, le soin. Quant à “kheir” en arabe, cela signifie le bien. Manikheir s’est donc symboliquement donné pour mission le soin de la main.



