Au terme de la troisième semaine de vaccination contre le Covid-19 en France, 422 127 personnes avaient été vaccinées au soir du dimanche 17 janvier 2021. Un rythme encore lent comparé aux voisins européens. Pourtant les acteurs de la logistiques sont prêts car malgré les défis de conservation de vaccins à des températures très basses (-70 degrés pour Pfizer), la chaîne du froid est en mesure d’être assurée. Quels sont donc les écueils que rencontre cette campagne de vaccination ?
Les difficultés du partage d'information
« Des secteurs comme la distribution ou l’automobile sont à la pointe de la gestion logistique, affirme Smail Benzidia, maître de conférence en logistics & supply chain management à l'Université de Lorraine. Ils gèrent des centaines de milliers de pièces, dans des configurations bien plus complexes que celles des vaccins. » Alors pourquoi cela ne marche pas pour la campagne de vaccination ?
Il semble que l’intérêt accordé à la logistique ait longtemps été le parent pauvre dans le secteur médical. Une des difficultés de la campagne de vaccination viendrait du manque de mise en relation entre les acteurs de la logistique. Cette coordination est pourtant essentielle selon Smail Benzidia. Celui-ci défend la mise en place d'un ERP (Enterprise Resource Planning) mettant en liaison tous les acteurs de la chaine et rassemblant toutes les informations (quantités des besoins, matériel disponible, stocks de vaccins, transport...). Or un tel outil n'existe pas à ce jour.
L'entreprise Koovea produit des capteurs du froid qui sont intégrés dans la chaine logistique des vaccins anti-COVID. Elle propose également un système d'information hébergé sur le cloud qui peut suivre l'intégralité de la chaine du froid où ses capteurs sont implantés. Cependant cette traçabilité s'applique uniquement sur les capteurs Koovea. Si un autre fournisseur de capteurs du froid intègre un tronçon de la chaine, ses données ne sont pas intégrées à celles de Koovea.
Cet exemple illustre une situation qui concerne un grand nombre d'acteurs de la logistique dans le secteur médical, dont les données sont peu souvent agrégées. L'échange d'information ne se heurte pas seulement à un problème de concurrence mais également à des barrières techniques. « Aujourd'hui, il n'y a pas de liens entre les acteurs dans le secteur sur le partage de données, explique Yohann Caboni, cofondateur de Koovea. Certains ont des solutions qui ne sont pas dans le cloud. D'autres ont toutes leurs informations sur un ordinateur qui n’est même pas dans le réseau, ce qui n'est pas viable. C’est un marché avec des techniques vieillissantes et avec peu de renouvellement. »
Quelques pas de l'Etat vers les solutions numériques
Au fil des jours, le gouvernement s'approprie internet pour faciliter la campagne. Les Français peuvent en effet prendre désormais rendez-vous pour les deux injections via la plateforme Sante.fr ou Doctolib. « J’ai été ravi d’entendre que finalement nous pourrons prendre ce rendez-vous via un site internet, ajoute Smail Benzidia. Cela aurait été vraiment bien de le penser dès le départ pour avoir une visibilité claire de la demande. »
Par ailleurs, le gouvernement a mis en place un système d’information baptisé « SI Vaccin Covid », suite au décret publié le 26 décembre 2020. Ce système d’information concerne l’identification des personnes éligibles aux vaccins et devra suivre les effets secondaires des vaccinés. Mais il ne constitue pas une interface entre les différentes parties prenantes de la chaine logistique car seuls les professionnels de la santé ont accès à ces données couvertes par le secret médical.
Décentraliser les actions
Nathalie Teissier Sampieri est chercheuse en logistique dans le secteur hospitalier et préconise la décentralisation de la campagne de vaccination pour prendre bien davantage appui sur les Autorités Régionales de Santé (ARS). Couplé à un système informatisé national, les ARS pourraient ainsi être en charge du recensement des besoins et du nombre de personnes vaccinées. « Les ARS pourraient aussi remonter les informations sur l’évolution de l’épidémie et adapter la demande de vaccin », propose Nathalie Teissier Sampieri. Enfin Smail Benzidia n’écarte pas la possibilité de déployer une deuxième chaine logistique – horizontale quant à elle – où les régions en surstock pourraient compenser avec celles en besoin de stock, grâce à un système d’information national.
Faut-il centraliser les points de vaccination ?
Cette question fait débat. Pour Olivier Lavastre et Blandine Ageron, Professeurs des Universités sur le transport et la logistique à l'Université Grenoble Alpes, une des difficultés majeures de la campagne de vaccination française réside dans l’acheminement du dernier kilomètre des vaccins. « Acheminer dans des lieux reculés signifie complexifier la gestion des doses, un flacon contenant plusieurs doses et ne pouvant se conserver que quelques jours, expliquent les deux maîtres de conférence. Une vaccination regroupée dans des grands centres comme des vaccinodromes a déjà prouvé son efficacité en Allemagne et faciliterait la gestion des vaccins. »
Une solution finalement choisie par le gouvernement, mais qui n’est pas défendue par Nathalie Sampieri : « La France dispose de 21 000 pharmacies, ce qui représente un maillage plus dense qu’au Royaume-Uni ou en Allemagne.Ajoutons à cela 3 000 hôpitaux et un million de professionnels médicaux qui peuvent vacciner. La logistique peut être très efficace. Rappelons que durant la vaccination du H1N1, ces vaccinodromes n’avaient pas été les plus efficaces », évoquant ainsi la méfiance de la population, davantage encline à se faire vacciner dans un cadre de proximité où les Français se sentent plus en confiance.



