« Les risques doivent être distribués sur toute la chaîne du captage et stockage du CO2 », préconise Sylvain Delerce, de Carbon Gap

L'Europe a élaboré sa stratégie de gestion du carbone industriel pour capter, stocker, utiliser le CO2 ainsi que pour absorber le CO2 atmosphérique. Mais pour la déployer largement, les différents acteurs de la filière ont besoin d'avoir une visibilité sur la rentabilité des investissements à long terme. Et les risques financiers doivent être partagés, insiste Sylvain Delerce, directeur de recherche associé de l'ONG Carbon Gap.

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Sylvain Delerce, directeur de recherche associé de Carbon Gap.

Quelle importance accordez-vous au captage du CO2 ?

Ce qui nous intéresse, à Carbon Gap, c’est de stabiliser au plus vite le système climatique. Le futur désirable pour nous, c’est un futur dans lequel la grande majorité des émissions de gaz à effet de serre a disparu et où l’on a seulement besoin d’un minimum d’élimination (EDC) et de captage (CCS) du CO2. Si on parvenait à s’en passer, cela serait encore mieux, mais le budget carbone restant est si réduit que ce n’est plus vraiment possible. Aujourd’hui, tous les scénarios du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) limitant le réchauffement climatique à 1,5 °C requièrent des volumes importants d’élimination du CO2 atmosphérique et de CCS.

Est-ce une alternative à la réduction des émissions ?

Pas du tout. On ne le répète jamais assez : ce n’est pas parce qu’on travaille sur une solution climatique qu’on oublie toutes les autres. On élargit juste le portefeuille. Le but reste de minimiser le recours à ces techniques qui nécessitent de l’argent, de l’énergie, du temps et des ressources pour être déployées, donc qui ne sont pas des solutions miracles.

Le secteur commence seulement à se structurer. Comment l’expliquer ?

Le CCS, le captage sur site de CO2 pour éviter son rejet dans l’atmosphère, a connu de grands progrès ces dernières années. C’est une filière qui existe depuis longtemps mais qui n’avait jamais décollé, notamment à cause de l’absence d’incitation pour que les industriels investissent. Le prix du carbone était très bas, et les émissions étaient même gratuites pour certains, en fonction des pays.

Et en ce qui concerne l’élimination du CO2 de l’atmosphère ?

L’EDC est plus récente, et c’est seulement depuis le sixième rapport d’évaluation du Giec, publié en 2022, que ce nouvel outil de lutte contre le changement climatique est connu du grand public. Ce secteur a commencé à se structurer au début de la décennie, notamment aux États-Unis. Aujourd’hui, il est en croissance, mais celle-ci est menacée par le manque de clarté politique sur les cibles à atteindre et l’organisation de la demande pour des émissions négatives. 

Pourquoi le CCS progresse-t-il ainsi ?

La volonté politique est cruciale. En Europe, l’élaboration du texte Net zero industry act, auquel nous avons participé, a abouti à la proposition de la stratégie de gestion du carbone industriel : l’Europe commence à s’équiper pour développer ses réseaux de CO2 et à mettre en place les conditions pour que les industriels investissent. Ces derniers ont en effet besoin de visibilité sur la rentabilité de ces investissements à long terme. En clair : est-ce que ces règles vont persister suffisamment longtemps pour que l’investissement en vaille le jeu ?

Cette visibilité dépend aussi des autres maillons de la chaîne de valeur…

La gestion du risque financier est effectivement complexe : il y a l’industriel qui capte le CO2, celui qui le transporte, celui qui le stocke... Qui va assurer toute la chaîne ? Qui prend la responsabilité du CO2, à quel moment ? Pour un constructeur de pipelines à CO2, il s’agit de savoir si l’Europe va créer les conditions pour qu’il y ait suffisamment de projets CCS/EDC et donc de CO2 dans ses tuyaux pour rentabiliser son investissement. Autant de questions qui ont été examinées dans les groupes de travail sur la stratégie de gestion du carbone industriel, pour essayer de créer des schémas dans lesquels on peut distribuer le risque. La puissance publique doit aussi en assumer une part pour que tout cela devienne viable, qu’on ait des décisions d’investissement et que les choses commencent à se matérialiser. 

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