Pour les investisseurs, la prise en compte par les entreprises des enjeux environnementaux, et en particulier du climat, est de plus en plus importante. On peut donc imaginer une certaine lassitude ou frustration chez l’opérateur du tunnel sous la Manche Getlink à l’examen de sa notation ESG par diverses agences spécialisées dans l’évaluation extra-financière. «Certaines notations sont très bonnes quand d’autres sont plutôt moyennes. Il n’y a pas une grande cohérence entre toutes les notations, considère Yann Leriche, le directeur général du groupe coté du SBF 120. C’est aussi un sujet pour bien d’autres entreprises mais en tout cas, si l’on regarde Getlink de l’extérieur, on ne sait pas quoi penser de toutes ces notations.»
Le groupe se voit par exemple attribuer un score A- par l’organisation à but non-lucratif Carbon Disclosure Project (CDP), soit une bonne note sur une échelle de A à D-, tandis qu’il décroche un 58/100 avec S&P Global Ratings. La note du CDP est néanmoins centrée sur le climat, à l’inverse de celle de S&P Global Ratings plus généraliste sur l’ESG.
Un indicateur pas si flambant neuf
Le concessionnaire du tunnel sous la Manche jusqu’en 2086, à travers sa filiale Eurotunnel qui fait transiter voitures et camions entre la France et le Royaume-Uni par le rail, a donc présenté à la presse jeudi 13 avril un indicateur qu’il considère comme la bonne façon de communiquer sur sa performance climatique. Il s’agit de sa "marge décarbonée" calculée à partir de son Ebitda (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement) auquel on retranche une "facture carbone" fictive, c’est-à-dire un coût lié aux émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise.
Dans l’esprit, ce nouvel indicateur est proche d'un travail déjà effectué par le cabinet de conseil Axylia mais les modalités de calcul divergent et Getlink dit s’appuyer sur des données plus robustes. Pour développer l'indicateur, le groupe a pu compter sur l’aide de la Toulouse School of Economics où l’entreprise possède une chaire.
"Un vrai sujet de stratégie"
Pour Getlink, donner un prix au carbone est une manière d’anticiper un éventuel élargissement du système européen d’échanges de quotas d’émissions qui ne concerne pas pour l’instant ce «petit émetteur», selon le vocabulaire de la direction. «Mais on observe une volonté d’extension de ce système. Nous devons donc nous demander dès aujourd’hui quel va être le montant de la facture demain, indique Yann Leriche. Est-ce que notre facture sera inférieure ou supérieure à celles de nos concurrents ? C’est également un vrai sujet de stratégie.»
Le calcul de Getlink intègre un prix de 197 euros par tonne d’équivalent CO2, en se fondant sur une proposition de l’Agence américaine de protection de l’environnement. «C’est la meilleure évaluation actuelle du prix du carbone», estime Vincent Ducros, le directeur environnement du groupe, alors que le prix de la tonne s’élève à une centaine d’euros sur le marché européen du carbone.
Mieux prendre en compte le report modal
Avec environ 49 000 tonnes d’équivalent CO2 pour ses émissions directes et sa consommation d’énergie (scopes 1 et 2) et plus de 100 000 tonnes de carbone pour ses émissions indirectes (scope 3), la "facture carbone" de Getlink a atteint 29 millions d’euros en 2022. D’un Ebitda de 886 millions d’euros, l’entreprise passe donc à une marge décarbonée de 857 millions d’euros, soit une baisse de 3% environ. «Cela montre que notre modèle économique est soutenable», tranche Yann Leriche.
De quoi, selon lui, prendre à contre-pied les méthodologies de notation qui comparent un niveau d’émissions à un moment donné avec un autre dans le passé. «Celles-ci oublient la problématique du report modal de la route vers le rail, déplore Yann Leriche qui y voit une sorte de frein au projet de croissance de son groupe. Etant donné nos activités, il est possible que nous augmentions nos émissions à l’avenir mais cela restera bon pour la planète.» En plus du tunnel sous la Manche, Getlink chapeaute une filiale de fret ferroviaire et une activité de transport d’électricité entre la France et le Royaume-Uni.
Un outil difficilement transposable ?
Le lancement d’un nouvel indicateur propre à Getlink a cependant de quoi interroger, alors que la lisibilité du reporting extra-financier n’est déjà pas une évidence pour les investisseurs et que la taxonomie verte européenne impose aussi des publications d’informations à ce type d’entreprise. «Rajouter un indicateur qui, nous pensons, est le bon vise également à arrêter cette inflation de notations. Sur la partie climatique, il faut s’en tenir à cet indicateur qui est simple, qui peut être audité et permet la comparaison avec les entreprises», affirme Yann Leriche.
Getlink espère ainsi créer un effet d’entraînement auprès d’autres entreprises. Mais selon le site d’Axylia, au moins 33% des 120 plus grosses capitalisations boursières françaises ne pouvaient pas s’acquitter de leur "facture carbone" en 2022. Et ce avec un prix du carbone… à 113 euros la tonne. TotalEnergies, Airbus et ArcelorMittal auraient ainsi une "facture carbone" plus importante que leur Ebitda. A défaut de rallier beaucoup d’entreprises à sa cause, Getlink aura a minima pointé du doigt certaines limites du reporting extra-financier actuel.



