Enquête

Les nouvelles règles pour faire des affaires avec la Chine

Alors que la Chine se replie sur elle-même pour monter en gamme, adoptant les concepts de « découplage » et de « circulation duale », il devient de plus en plus compliqué pour les entreprises étrangères de faire des affaires en Chine.

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China Communist Party's centinnial celebrations
Le président Xi Jinping devant des dizaines de milliers de personnes lors de la célébration du centième anniversaire du Parti communiste chinois, le 1er juillet 2021.

En regardant autour de lui, dans un café couru de l’un des grands malls de Shanghai, Gregory Prudhommeaux s’est aperçu qu’il était le seul étranger. Une situation improbable, il y a encore quelques années. « Dans mon entourage, j’ai compté 60départs depuis deux ans. Cela crée une ambiance un peu anxiogène », raconte l’entrepreneur, à la tête d’une société de conseil pour les PME de l’agroalimentaire. La politique sanitaire zéro Covid vire au casse-tête pour les entreprises occidentales implantées en Chine. Faute de pouvoir sortir du pays, et surtout y revenir, une partie des expatriés a plié bagage. Depuis deux ans, les voyages d’affaires sont inexistants et les vols internationaux ont chuté de 98%.

La prise de distance des filiales locales vis-à-vis des sièges devient une réalité. « Je n’ai vu personne du siège parisien depuis dix-huit mois, hormis lors des visioconférences », alerte Nicolas Ajacques, le directeur général adjoint de Tianneng Saft Energy, la coentreprise détenue à 40% par le fabricant de batteries, filiale de Total. L’expatrié supervise la construction d’une gigafactory à Chanxing, qui doit être opérationnelle à partir de mi-2023. Mais d’autres états-majors, faute de pouvoir se rendre sur place, ont levé le pied sur des projets de long terme. Pour les 2 100 filiales françaises implantées chez le géant asiatique, cette situation renforce les doutes quant à leur avenir dans le plus grand marché du monde.

Veolia en ChineA. Dupeyron / Veolia
Veolia en Chine Veolia en Chine

Veolia, qui a doublé son chiffre d’affaires en Chine, mise sur le défi climatique qui attend le pays. Ici, la salle de contrôle  du traitement des déchets de son site de Changsha. (© A. Dupeyron / Veolia)

Le marché reste ouvert, tant que nous y apportons de la technologie.

—  Ana Giros, directrice adjointe de Suez

D’autant que dans son rapport annuel, la Chambre de commerce européenne en Chine met en avant des « signes inquiétants » d’un repli sur soi du pays. Tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Veolia, avec ses 12 000 salariés locaux, n’a pas perdu son optimiste. Ces cinq dernières années, le géant de l’environnement a doublé son chiffre d’affaires et prévoit de continuer sur sa lancée, dopé par les nouvelles ambitions environnementales de Pékin. « La Chine reste un pays à fort développement », se réjouit Christophe Maquet, le directeur de la zone Asie. « Le marché reste ouvert, tant que nous y apportons de la technologie », abonde Ana Giros, la directrice adjointe de son concurrent Suez, qui gère l’eau de Macao et les rejets du plus grand parc chimique de Shanghai. Dans le luxe, les grands groupes français profitent de l’explosion du marché, qui a doublé en deux ans, atteignant 60 milliards d’euros en 2021, selon Bain. Les consommateurs ont dépensé à domicile et se sont rendus, pour leurs virées shopping, sur l’île de Hainan, nouveau paradis du duty-free.

Dans certains domaines, les affaires se sont simplifiées en Chine. La protection de la propriété intellectuelle a fait des progrès, souligne Sybille Dubois-Fontaine, la directrice du Comité France Chine, qui a contribué à former des juges chinois à Chengdu en 2001. « Désormais, il existe des tribunaux spécialisés et la mise en œuvre se fait de mieux en mieux », assure-t-elle. Les réglementations environnementales sont moins soumises à une application à géométrie variable. « Les inspecteurs reçoivent un point GPS sur leur téléphone et doivent s’y rendre dans l’heure, alors qu’avant, ils prévenaient les entreprises la veille », confirme Nicolas Ajacques, qui gère les deux usines de Saft à Zuhai (batteries de train et stockage d’énergie), en plus de sa coentreprise. Sur le papier, la Chine a aussi lâché du lest sur la liste des secteurs fermés aux investisseurs étrangers. Depuis le 1er janvier, les constructeurs automobiles peuvent détenir leur filiale à 100 %.

« Découplage » à l'œuvre dans le numérique

Si vous êtes dans un secteur que la Chine considère comme stratégique, on fera en sorte que vous ne gagniez plus d’argent.

—  David Baverez, fondateur du fonds KDA capital

Mais la réalité est plus complexe. « L’accès au marché n’est pas beaucoup plus ouvert. Il reste des sous-licences, les contraintes peuvent prendre d’autres formes », remarque Thibaut Fabre, le directeur Chine de Business France à Pékin, qui a accompagné l’an dernier 35 % de PME de moins qu’en 2019. Stellantis a peut-être fait les frais de ce jeu pas si limpide. À peine après avoir annoncé la reprise du contrôle de sa coentreprise, le constructeur a essuyé un démenti cinglant de son partenaire GAC, pourtant forcément mis au courant de son projet.

« Si vous avez la technologie dont la Chine a besoin pour monter en gamme, on vous déroule le tapis rouge. Si vous avez des concurrents locaux qui vous rattrapent, vous devez impérativement monter en gamme. Si vous êtes dans un secteur que la Chine considère comme stratégique, on fera en sorte que vous ne gagniez plus d’argent », résume l’investisseur David Baverez, implanté à Hongkong. Les équipementiers de réseaux et télécoms ont déjà été poussés vers la sortie.

Dans le numérique, le « découplage » est déjà une réalité. En novembre dernier, la Chine, qui a remis au pas ses géants interdits de cotation à l’étranger, a adopté son propre RGPD, très restrictif. Il interdit les transferts de données chinoises vers l’étranger et oblige les groupes à les stocker en Chine. Un revirement qui a poussé LinkedIn à se retirer, après Yahoo et Fortnite. Pour les entreprises industrielles, ces règles imposent « d’avoir des solutions d’hébergement distinctes entre la filiale chinoise et le reste du groupe. On ne peut plus mutualiser nos données sur différents pays, on perd en qualité », souligne Étienne Calaffe, le directeur financier de Decathlon. Pour rester, Tesla a ouvert un datacenter en Chine. De quoi décourager les start-up de la French tech ? « Les edtechs, les fintechs, celles spécialisées sur la data sont devenues trop sensibles, mais il reste de quoi faire dans d’autres secteurs », pointe Gregory Prudhommeaux, qui fut le président de la French Tech Shanghai jusqu’en 2021.

Le nationalisme gagne les secteurs de pointe

Même pour des groupes bien implantés, la concurrence s’est aiguisée depuis deux ans. Pour se passer des exportateurs européens et américains, la Chine ambitionne de favoriser l’émergence de 10 000 « little giants » dans les secteurs de pointe. « Les marques locales ont explosé. Elles ont trouvé leur légitimité. Le nationalisme est une réalité », considère Matthieu Rochette-Schneider, le directeur général de l’agence de création Centdegrés. Dans le sport, les groupes locaux Li Ning et Anta Sports ont fait tomber de leur piédestal l’américain Nike et l’allemand Adidas en quelques mois. Pour répondre à cette « China pride », Pernod Ricard a ouvert en 2021 sa première distillerie de whisky, dans le Sichuan, avec l’intuition « qu’à court ou moyen terme, le whisky chinois allait émerger. Le groupe voulait se positionner en pionnier », raconte Yann Soenen, le vice-président marketing de Pernod. Bien vu : entre le début et la fin de la construction, six distilleries chinoises s’étaient lancées.

Pernod Ricard en ChineXinhua News Agency
Pernod Ricard en Chine Pernod Ricard en Chine (ZHANG CHAOQUN/Xinhua via AFP)

Pernod Ricard a eu le nez creux  en ouvrant en 2021 une distillerie de whisky dans le Sichuan, devançant l’intérêt des Chinois qui se sont lancés à leur tour dans la production de cet alcool. (© Xinhua News Agency)

Les entreprises sont prises en otage et peuvent tomber sous le coup de sanctions américaines ou chinoises.

—  Jörg Wuttke, président de la Chambre de commerce européenne

S’ajoute le risque d’être pris pour cible dans les conflits commerciaux en cours. Les entreprises lituaniennes en sont les dernières victimes, l’État balte ayant provoqué la fureur de Pékin après avoir annoncé la création à Vilnius d’un bureau de représentation de Taïwan – et non de Tapei –, alors que la Chine ne reconnaît pas le statut d’État à cette île. « Les entreprises sont prises en otage et peuvent tomber sous le coup de sanctions américaines ou chinoises », dénonce Jörg Wuttke le président de la Chambre de commerce européenne. Implanté en Ile-de-France, le petit équipementier Riber a dû renoncer à 30 millions d’euros de commandes pour se conformer aux restrictions d’exportations de Washington À l’inverse, les vins français ont profité de la disparition des viticulteurs australiens, victimes de l’escalade entre Camberra et Pékin, pour retrouver leur place de numéro un en Chine. « L’écosystème devient clairement de plus en plus complexe », abonde Jean-François Dufour, qui dirige un cabinet d’intelligence économique.

Bruxelles organise sa riposte

Face à la Chine, l’Europe  a clairement changé de ton. Depuis 2019, la Commission considère Pékin comme un « rival systémique ». Pour se protéger des achats prédateurs de ses pépites technologiques, l’Union européenne s’est dotée d’un mécanisme de contrôle des investissements étrangers, qui  a déjà débouché sur l’interdiction d’une opération – pas forcément liée à la Chine – sur les 265 transactions notifiées pendant les six premiers mois de mise en œuvre. L’Europe  a déployé fin 2021 « Global gateway », sa réponse aux routes de la soie qui doit consacrer 300 milliards d’euros au financement d’infrastructures dans les pays émergents. Et plus personne n’envisage de ratifier l’accord d’investissement avec  la Chine, signé fin 2020 sous la pression de Berlin. La riposte doit encore se renforcer tous azimuts. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a promis  une législation interdisant les importations de produits issus du travail forcé, qui vise sans le nommer la situation au Xinjiang. Les États membres doivent aussi examiner le projet de règlement visant à écarter du marché unique les entreprises subventionnées par des États étrangers et examinent un instrument anti-coercition, pour riposter  aux sanctions économiques.  Les pressions exercées par Pékin sur la Lituanie testent la capacité des Européens à serrer les rangs. L’Union européenne a porté  le cas devant l’OMC. « Mais  les Européens devront aller plus  loin, car ce n’est que le début », s’inquiète Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, qui plaide pour mutualiser le coût des sanctions entre Européens.

De quoi provoquer un désengagement ? En 2021, les investissements directs étrangers ont battu leur record en Chine, mais les montants intègrent des flux financiers. Côté français, Engie, qui affichait des ambitions dans le photovoltaïque et les bornes de recharge, a jeté l’éponge cet été et ne dispose plus que d’une petite équipe à Shanghai. S’il reste, Decathlon a réduit de 300 à 250 le nombre de ses magasins, pour se repositionner. Car le marché du sport, dopé par la volonté de Xi Jinping de remettre les enfants chinois au sport reste en plein développement. Dans la santé, la bataille est rude. « Sur le marché local, il est devenu plus difficile pour les sociétés pharmaceutiques d’être profitables. Le gouvernement pousse à des baisses de 50 % des prix des médicaments », reconnaît Frédéric Barbier, le directeur Chine de SGD pharma qui dispose d’une usine à Zhanjiang.

Des opportunités à saisir avec le défi climatique

Mais se couper d’un marché de 1,4 milliard d’habitants n’est pas pour autant une option. Et les ambitions climatiques de la Chine, qui devrait atteindre le pic de ses émissions de CO2 en 2030, ouvrent de nouvelles opportunités. « Quand la Chine prend des engagements, elle les décline avec force. Le marché de la construction durable a décollé », pointe Ludovic Weber, le PDG Asie-Pacifique de Saint-Gobain, qui doit installer deux usines de gypse à Shanghai et dans le Henan, malgré la crise du secteur provoquée par les déboires du promoteur immobilier chinois Evergrande. Dans ce domaine, la Chine sert aussi de laboratoire. Laurent Blaevoet, le patron de Novacel, une filiale du groupe Chargeurs, qui vend en Chine ses films de surface made in France, prévoit que « les innovations seront probablement différentes entre l’Europe et la Chine. La biodégradation des plastiques est par exemple davantage envisagée ici. Des solutions délaissées ici pourraient servir là. » Pour s’en imprégner, le groupe va se doter d’un centre technique d’innovation. De quoi tirer parti au mieux du marché chinois, malgré les contraintes. La maison mère française devra attendre pour le visiter. D’ici le congrès du parti communiste en octobre, qui doit nommer Xi Jinping président à vie, il est peu probable que la Chine sorte de sa bulle.

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L’impressionnante longue marche spatiale

En quelques années, la Chine s’est imposée comme une puissance spatiale à part entière. Conscient des enjeux militaires et civils liés à l’espace, Pékin en a clairement fait une priorité. Notamment grâce à ses fusées Longue Marche, le pays a procédé en 2021 à 45 lancements pour des missions institutionnelles. C’est plus que les États-Unis (22),  la Russie (17) ou l’Europe (3).  La Chine est capable de tout réaliser ou presque : faire atterrir un rover  à la surface de Mars ou de la Lune, envoyer des taïkonautes dans l’espace, construire la constellation de positionnement par satellite Beidu, concurrente du GPS américain... Et côté militaire, elle n’est pas en reste. Comme les États-Unis ou la Russie, Pékin a déjà procédé à un tir de démonstration de destruction d’un satellite. L’Agence spatiale chinoise vise aussi la Lune... comme la Nasa. Associée à son homologue russe,  la China national space administration (CNSA) souhaite construire une station spatiale en orbite autour du satellite naturel  de la Terre. L’Agence spatiale européenne a toutefois répondu mollement à son invitation de prendre part à ce projet, signifiant que son partenaire principal restait la Nasa, avec qui elle collabore  déjà au sein de la Station spatiale internationale. Cela n’a pas empêché le Cnes de mener, avec son homologue chinois, des projets bilatéraux dans les secteurs  de l’océanographie et de l’astrophysique. En 2018, en présence d’Emmanuel Macron  et de Xi Jinping, les deux agences ont signé un mémorandum pour renforcer leur coopération.

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