L'Usine Nouvelle. - Vous avez créé Yuka en 2017. Pouvez-vous nous rappeler son objectif et son fonctionnement ?
Julie Chapon. - Yuka est une application qui permet, en scannant le code-barres des aliments et des produits cosmétiques, de connaître leur note sur 100. Pour une meilleure visualisation, nous avons associé cette note à un code couleur.
Comment évaluez-vous les produits ?
Nous utilisons actuellement deux méthodes de notation. Sur la partie alimentaire, 60 % de la note reposent sur le Nutri-Score, 10 % du résultat sont liés aux labels bio et les 30 % restants reposent sur une analyse de la liste des additifs présents dans la composition du produit. Pour cette partie, nous analysons additif par additif le niveau de risque estimé, ainsi que les avis des instances officielles telles que l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Agence nationale de sécurité sanitaire ou encore le Centre international de recherche sur le cancer. Pour les cosmétiques, nous procédons à une analyse de l’ensemble des ingrédients du produit et nous les évaluons en fonction du niveau de risque associé.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Pourquoi utilisez-vous le Nutri-Score ?
Le Nutri-Score est une très bonne initiative. Il est de plus en plus adopté par les marques et c’est un bon repère visuel pour les consommateurs. Mais comme tous les systèmes de notation, il a ses limites. Il ne peut pas prendre en compte certains détails comme les acides gras ou l’indice glycémique, car les informations permettant de calculer ces éléments ne sont pas obligatoires sur le packaging. C’est d’ailleurs pour cela que nous ne nous basons pas uniquement sur ce critère.
On a longtemps critiqué la provenance des données que vous utilisez pour la notation. D’où viennent les informations sur lesquelles vous vous basez ?
Actuellement, nous avons deux principales sources d’information, à commencer par les utilisateurs de l’application qui, de manière collaborative, peuvent ajouter des produits qui n’y figurent pas encore. Pour cela, ils photographient le packaging, la liste des ingrédients et le tableau nutritionnel. Un service externe va contrôler, retraiter les aliments et analyser le produit. Mais, aujourd’hui, les industriels eux-mêmes n’hésitent plus à nous fournir leurs propres informations. Ils ont bien compris que s’ils ne fournissent pas leurs données, nous y aurons tout de même accès au travers nos utilisateurs. Pour garder le contrôle, ils ont donc tout intérêt à nous indiquer les dernières mises à jour, les derniers packagings, les dernières photos. Via la plate-forme Alkemics, les industriels rentrent ces informations que nous récupérons par la suite. Cela garantit qu’il n’y ait aucun échange financier entre nous.
Quelles relations entretenez-vous avec les industriels et les instances qui les défendent comme l’Ania ?
Nous entretenons des relations cordiales avec les fédérations d’industriels. Je ne suis pas certaine que notre démarche leur fasse plaisir, mais ils ont compris que s’opposer à des projets comme le nôtre n’avait pas de sens, car c’était aller contre des attentes des consommateurs. Avec les industriels de manière individuelle, nous avons de bons rapports. Il y a toujours quelques réticences, mais, aujourd’hui, la visibilité de Yuka nous protège contre des menaces de procès.
À quels besoins répondait Yuka lors de sa création ?
Avant tout à un besoin de transparence. À l’époque, nous nous rendions déjà compte qu’en analysant les étiquettes des produits, il n’y avait pas de transparence et que les informations étaient certes mentionnées, mais qu’elles ne pouvaient pas être décryptées par tout un chacun. Yuka est aussi né d’un besoin d’aller vers un "mieux manger" parce qu’en analysant nous-mêmes les étiquettes, nous avons découvert certaines choses aberrantes dans la composition des aliments. Le succès de Yuka démontre que nous étions nombreux à avoir ces mêmes attentes.
Quel regard portez-vous sur les initiatives des industriels type CodeOnline Food ou Y’a quoi dedans développé par Super U ?
Nous sommes en total désaccord avec toutes les initiatives qui ne reposent pas sur une totale autonomie. Ce type de projet ne peut venir que d’une entité 100 % indépendante, sinon elle perd toute crédibilité. Les initiatives que vous évoquez sont toutes créées par des acteurs qui sont juges et parties. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles rencontrent un succès très limité.
Certains industriels ont annoncé avoir changé leur recette pour augmenter leur score Yuka. Comment percevez-vous ces annonces ?
Nous sommes satisfaits de voir que l’on arrive à faire bouger les choses. L’un des objectifs du projet est de redonner du pouvoir au citoyen pour faire changer les pratiques des industriels. Car aujourd’hui, si nous attendons que ce soit la législation qui évolue, notamment sur des questions comme les additifs, cela prendra beaucoup de temps.
Quel est le business model de Yuka ?
Nous sommes totalement indépendants, sans aucun argent des industriels, aucune publicité et aucune exploitation des données personnelles. Nos revenus viennent, pour plus de 60 %, de l’option premium de l’application qui permet aux utilisateurs d’avoir accès à des fonctionnalités supplémentaires. Le reste repose à la fois sur un calendrier des fruits et légumes de saison et un programme de nutrition, tous deux commercialisés via notre blog.
À quand un label Yuka ?
Nous y avons beaucoup réfléchi, pour finalement abandonner l’idée.
Pourquoi ?
Un label peut être apposé gratuitement par les organismes de certification. Mais cela sous-entend soit d’avoir les ressources pour étudier, analyser les produits, ce qui n’est pas notre cas, soit que les entreprises paient, ce qui est en contradiction avec nos principes. Nous avions également peur de créer la confusion dans l’esprit des consommateurs et qu’ils finissent par douter de l’indépendance de Yuka.
Dans la revue de l’Edhec, dont vous êtes issue, vous dites ne pas vouloir gagner d’argent. Quel est votre business model ?
Gagner de l’argent n’est pas notre objectif principal. Pour nous, l’argent est un moyen qui doit être mis au service d’un impact social. C’est pourquoi, économiquement, notre mission est d’être à l’équilibre financier et de couvrir toutes nos dépenses. Ce qui est le cas actuellement.
Yuka possède-t-elle une raison d’être ?
Nous nous définissons comme une entreprise à impact dont l’objectif est d’améliorer la santé des consommateurs. À cela nous souhaitons ajouter demain une dimension environnementale. Aujourd’hui, d’un côté, il y a les entreprises classiques et, de l’autre, il y a les associations dont l’objectif est d’avoir un impact en se nourrissant de subventions. Pour nous, il était important de montrer qu’une troisième voie existe : celles des entreprises qui créent de la valeur tout en ayant un objectif d’impact social. J’ai le sentiment que nous sommes de plus en plus nombreux sur ce chemin à l’image de Too good to go qui est le pendant de Yuka sur le gaspillage ou des entreprises comme Fleurs d’ici, qui redynamise la consommation de fleurs locales.
Cela vous aide-t-il à recruter ?
Effectivement, comme la plupart des entreprises à impact, nous recevons de très nombreuses candidatures. Dans les écoles de commerces, avant, il y avait cet objectif d’intégrer un groupe du CAC 40. Aujourd’hui, cela a beaucoup évolué. De nombreux étudiants souhaitent rejoindre des structures plus petites, mais qui ont un sens pour eux.



