Huit étudiants de l’AgroParisTech appelaient, il y a un an, à "déserter" les emplois "destructeurs" pour notre planète. En quelques jours, ils sont devenus le symbole d’une jeunesse qui s’interroge sur le rôle de sa génération dans la transition écologique. Le secteur aéronautique, qui serait responsable de 5 à 6 % du réchauffement climatique, selon Florian Simatos, enseignant-chercheur à l’Isae-SupAéro, n’est évidemment pas épargné. Chez certains étudiants, il se crée une réelle dissonance entre l’engagement écologique et l’ambition de carrière.
Plutôt que de voir le futur du métier d’ingénieur aéronautique comme une aberration environnementale, les écoles tentent d’adapter leurs formations afin que leurs futurs diplômés puissent changer les choses de l’intérieur. «Il existe des solutions pour lutter contre le changement climatique. Le secteur de l’aéronautique n’est pas fermé, je vois la transition environnementale comme l’occasion de se réinventer», fait valoir Philippe Guibert, le directeur des formations de l’Estaca.
Pas si simple cependant de rénover le parcours de formation : d’une part, les emplois du temps ne sont pas extensibles et ajouter des cours sur la décarbonation du secteur aéronautique nécessite de supprimer d’autres enseignements. «La question est évidemment douloureuse pour les écoles, note Nicolas Gourdain, enseignant-chercheur à l’Isae-SupAéro. C’est très difficile de faire bouger le tronc commun, même si c’est haut dans la liste des priorités.» Ensuite, la question de la vitesse de cette évolution se pose, comme le note la directrice générale adjointe de l’Ipsa, Valérie Cornetet : «L’échelle de temps de la formation d’un ingénieur n’est pas la même que celle de la transformation d’une industrie. Aujourd’hui, 80 % de nos diplômés vont travailler sur des technologies actuelles : il faut donc demander aux entreprises leurs besoins immédiats, et les cours à faire évoluer en priorité.» Pour cela, l’Ipsa interroge tous les deux ans les entreprises sur leurs besoins dans le cadre d’un Observatoire des métiers de l’air et de l’espace réalisé par Ipsos.
C’est donc très progressivement et selon les aspirations du marché que les contenus pédagogiques évoluent : les écoles de l’aéronautique intègrent par petites touches la décarbonation dans leurs formations, en créant des heures de cours spécifiques sur le sujet, en le distillant dans les matières déjà en place et en l’imposant dans des projets d’études ou des stages. L’Estaca propose notamment un cours de "sustainable mobility" en quatrième année du parcours aéronautique et va ouvrir à la rentrée de septembre cinq nouveaux cours en lien avec le développement durable, soit plus de 70 heures de formation. De son côté, l’Ipsa a un cours sur la décarbonation de l’aéronautique en première année du cycle ingénieur, et l’Isae-SupAéro a créé en 2014 un certificat en ingénierie environnementale, dans le cadre d’une chaire Cedar financée par Airbus, soit 200 heures de cours post-diplôme accessibles pour le groupe Isae.
Une spécialité transversale aux diverses mobilités
En première ligne pour faire évoluer les cours se retrouvent évidemment les enseignants, qui doivent être au fait non seulement des impacts climatiques de l’aviation mais aussi de la manière de les réduire. Un document semble faire foi parmi eux : le référentiel "Aviation et climat". Publié en octobre 2021 par cinq enseignants-chercheurs de l’Isae-SupAéro, ce rapport de quelque 200 pages propose un état de l’art des connaissances scientifiques sur le sujet. «Ce document est du pain béni pour nous», reconnaît Stéphane Roberdet, le directeur de la formation de l’Ipsa. «Il nous a permis de faire un résumé opérationnel des quatredomaines d’action de l’aéronautique : l’efficacité énergétique, la décarbonation, les effets non CO2 et la sobriété. Nous avons donc recensé les leviers technologiques que nous abordons déjà, et nous avons commencé à modifier des cours pour ajouter les autres». En parallèle, les écoles s’accordent sur l’importance des activités de recherche de leurs enseignants, pour alimenter les cours. «Il y a une très forte corrélation entre les axes de recherche et les contenus pédagogiques», explique Chérif Larouci, le directeur de la recherche de l’Estaca.
L’établissement se concentre ainsi, en cours comme dans les laboratoires sur l’électrification, le stockage et la gestion de l’énergie, l’allègement et la qualité de l’air... En complément, les écoles n’hésitent pas à aller chercher directement en entreprises les personnes compétentes sur certains sujets avant-gardistes, pour des cours ou des conférences. Outre ces contenus très techniques et spécifiques à la mutation du secteur aéronautique, il semble aujourd’hui nécessaire de former des ingénieurs dits transversaux, comme l’explique Nicolas Gourdain : «la transition que nous sommes en train de vivre nécessite des liens intersectoriels extrêmement forts. L’ingénieur a un rôle particulier à jouer, il doit avoir une approche interdisciplinaire sans oublier l’enjeu socio-économique.» L’Isae-SupAéro propose ainsi à ses élèves de dernière année une spécialité transversale aux différentes mobilités, appelée « Énergie, transports et environnement». De même, l’Estaca lance en septembre un mastère spécialisé sur les Mobilités décarbonées et les nouvelles énergies. Les écoles organisent aussi de nombreuses conférences, de Yann Arthus-Bertrand au Shift Project, sans oublier de faire plancher les étudiants sur la Fresque du climat pour enrichir leur réflexion de sur tous les volets environnementaux de la transition.
L’engagement croissant des élèves
En parallèle de l’engagement des écoles, les étudiants eux-mêmes sont à la manœuvre sur le sujet de la décarbonation. C’est notamment l’observation de Tatiana Spassky, ancienne étudiante de l’Isae-SupAéro et membre de l’association Aéro Décarbo, qui édite des rapports sur la transition écologique du secteur aérospatial : «Beaucoup d’étudiants rejoignent le collectif, car nous faisons écho à leurs questions ou leurs inquiétudes sur la capacité du secteur à bouger d’un point de vue environnemental.» Pas encore diplômés, ces jeunes s’engagent déjà dans l’association, aux côtés d’anciens élèves d’écoles d’ingénieurs, d’enseignants, et d'industriels. D’autres choisissent d’agir au sein même de leur école, comme les étudiants de l’Ipsa, qui ont activement participé aux COP2 et COP3 étudiante. Cette initiative nationale, portée par des étudiants, vise à apporter des solutions concrètes aux enjeux environnementaux dans l’enseignement supérieur. L’Ipsa, l’Isae-SupAéro, l’Ensma et l’Enac font par ailleurs partie de 76 établissements à avoir signé l’accord de Grenoble, à la suite de la COP2. Le texte les engage à réduire leur empreinte carbone et à inclure la transition énergétique et écologique dans leur programme.



