La France se dote d’une filière productive capable de garantir à la filière hexagonale de masques sanitaires l’accès en meltblown, ce matériau filtrant essentiel aux masques sanitaires et de type FFP. Après un appel à manifestation d’intérêt (AMI) lancé fin avril, le ministère chargé de l’industrie a déjà décidé de soutenir cinq projets industriels.
Ils sont portés par Meltblo France, Lydall, Savoy International, Chargeurs et Fiberweb. Ces projets devraient permettre une production suffisante pour la production annuelle de 2,2 milliards de masques chirurgicaux et 914 millions de FFP2 et FFP3. 110 créations d’emplois sont également en vue, tandis que le gouvernement dégagera 9 millions d’euros de subventions publiques pour aider au financement de ces cinq projets.
La liste n’est pas encore définitive. Dans son AMI, le ministère avait déjà envisagé une enveloppe d’aides pouvant aller jusqu’à 40 millions d’euros, en proposant de financer jusqu’à 30% des investissements engagés par projet retenu. Selon un porte-parole du ministère, d’autres projets devraient s’ajouter à cette première liste de cinq retenus "dans les semaines qui viennent". Actuellement, une vingtaine d’autres sont encore examinés.
Fibres de 1 à 2 microns de diamètre
Le meltblown est une matière filtrante également utilisée dans des applications comme la filtration d’air, de gaz ou de liquides, dans des domaines de l’industrie et du médical. Dans les masques sanitaires, il s’agit de la couche intermédiaire, encadrée par les couches internes et externes. Le meltblown est un matériau non-tissé. Techniquement, il s’agit d’extruder des granulés plastiques, en l’occurrence des granulés de polypropylène qui sont fondus (melt) puis soufflés (blown) pour obtenir des fibres extrêmement fines, de l’ordre de 1 à 2 microns de diamètre.
Une seule usine en France
Avant la crise sanitaire du Covid-19, la France ne pouvait compter que sur une seule usine de production, en l’occurrence celle de Fiberweb, une filiale du groupe américain Berry, implantée à Biesheim, dans le Haut-Rhin. Dès la fin avril, Fiberweb prévoyait un triplement rapide de ses capacités de production de meltblown grâce à une nouvelle ligne de production qui devait être installée en août. Le groupe, dont le projet a bien été retenu et est soutenu par le ministère ne nous a pas confirmé l’état d’avancement ni dévoilé les détails.
Chargeurs investit dans la Somme
Les quatre autres projets sont portés par de nouveaux venus sur le marché. C’est le cas du groupe français Chargeurs, spécialiste de la protection de surfaces, de l’entoilage pour l’habillement, des textiles techniques et de la laine peignée. Face à la crise du Covid-19, le groupe a toutefois décidé de se positionner sur la lutte contre le virus à partir de ses compétences textiles et a créé la division Lainière Santé au printemps. Ce qui débouche notamment, aujourd’hui, sur la production de masques chirurgicaux et FFP2, avec des lignes de production en phase de démarrage dans les usines du groupe à Sélestat (Bas-Rhin) et Buire-Courcelles (Somme).
Mais le fait d’investir dans la production de masques sanitaires a poussé le groupe à "s’intéresser au média filtrant pour disposer d’une filière complète", relate Philippe Denoix. Le vice-président Logistique et Performance industrielle de Chargeurs explique, en outre, que le groupe a considéré que le "meltblown était devenu une denrée rare", entraînant la "décision d’investir sur une ligne de production de meltblown sur le site Buire-Courcelles". Le projet porte sur des capacités de 700 tonnes par an, avec un démarrage de la production début 2021, et la création d’une vingtaine de postes. Au total, pour ce volet de masques sanitaires, qui englobe les productions de masques, en France mais également sur un site américain, et de meltblown, Chargeurs investit près de 8 millions d’euros.
Savoy International produit en Haute-Savoie
Producteur désormais établi de masques chirurgicaux depuis mai, Savoy International, spécialiste de la plasturgie, de la mécatronique, de la mécanique et de l’électronique, s’est aussi positionné sur le meltblown au printemps. "Nous nous sommes retrouvés dans cette situation paradoxale où nos machines de production de masques s’arrêtaient faute de carburant", souligne Christophe Cau, membre du comité stratégique du groupe, en charge du projet meltblown. Il explique que face à la quasi inexistence de productions en Europe et la dépendance à l’Asie sur ce marché, les producteurs de masques sanitaires ont "rencontré d’énormes difficultés d’approvisionnement en meltblown et à une gigantesque tension sur les prix. Le prix a flambé à toute vitesse, d’un facteur 20 avant le Covid".
S’appuyant sur sa forte expertise en injection plastique, Savoy International a donc investi sur ce segment. Trois machines ont été installées dans un espace de stockage de son usine de Cluses, en Haute-Savoie, avec des capacités de 20 tonnes par semaine qui doivent démarrer la production en série cette semaine. Le groupe cherche toutefois à acquérir un bâtiment localement désormais pour accueillir l’ensemble de la ligne de meltblown et de masques sanitaires, projet dans lequel Savoy a investi plusieurs millions d’euros. Environ 100 emplois, dont 30 pour le meltblown ont été créés, pour un groupe qui recense 600 salariés en France.
L’Américain Lydall construit une unité en Bretagne
Le groupe américain Lydall, via sa division Material Performance, spécialisée dans les médias filtrants, a de son côté déployé des capacités sur son site breton à Saint-Rivalain, dans le Morbihan. Focalisée depuis plus de 30 ans sur la production de matériaux de filtration et notamment de médias meltblown, l’usine va se doter d’une ligne spécifique à destination des masques sanitaires. L’installation doit démarrer ce mois de septembre, avec un démarrage de la production envisagé à partir de juin 2021. Lydall prévoit des capacités de 1000 tonnes par an, et la création de 15 postes dédiés dans cette usine de 127 salariés. L’objectif est de répondre à la demande française et européenne de fabricants de masques sanitaires, notamment des FFP2 et FFP3.
Meltblo, le "petit Gaulois", produira dans le Doubs
Le dernier projet est porté par la société Meltblo France, créée spécialement en juin. Nicolas Burny, son président, la présente comme "le petit Gaulois face aux mastodontes". A l’origine, cet ingénieur et consultant, avec une expérience de 30 ans dans les matériaux non-tissés collabore en début d’année avec l’Agence de développement économique Nord Franche-Comté, désireuse de faire venir des investisseurs pour un projet industriel de meltblown. Il collabore ensuite avec le ministère pour l’AMI, mais face au manque d’investisseurs sérieux il décide lui-même de se lancer dans l’aventure en raison de "son savoir-faire, des compétences, des réseaux, on ne s’improvise pas producteur de meltblown".
Grâce à deux subventions, de 1,1 million d’euros chacune, via l’AMI et la région Bourgogne Franche-Comté, et le soutien de banques régionales, Meltblo a démarré depuis août la fourniture en France de meltblown produit en Italie et compte implanter une unité de 500 tonnes par an en avril 2021 au cœur du parc industriel Technoland de Brognard, dans le Doubs. Le projet porte sur un investissement de 4 à 5 millions d’euros et devrait créer 18 emplois en 2021 et 22 en 2022.
Des projets à long terme
Meltblo s’est doté d’un business plan sur six ans, en se servant de l’urgence sanitaire actuelle comme d’un "marche-pied", souligne Nicolas Burny. La société vise à terme d’autres marchés que les seuls masques sanitaires, notamment dans les domaines de la filtration des gaz, de l’air ou de l’eau. En réalité, tous ces projets industriels de meltblown se déploient en France face à l’urgence, mais avec la volonté d’être pérennes. Si Savoy International et Chargeurs investissent d’abord pour assurer en matière première leurs propres productions de masques notamment, tous ont des ambitions à plus long terme pour les marchés français et européens, qu’il s’agisse des besoins pour les masques sanitaires ou les autres applications industrielles du meltblown.



