Les effets de la pandémie presque effacés, la filière aéronautique se retrouve confrontée à des difficultés dont rêveraient bon nombre d’autres secteurs industriels. «Dans le civil, le militaire et le spatial, la demande augmente très fortement de façon solide et durable», s’est réjoui Guillaume Faury, le patron d’Airbus et président du groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), à l’occasion d’une conférence de presse organisée à Paris le 12 janvier. «Cela entraine l’ensemble de la filière, qui doit faire des efforts de montée en cadences et d’investissements, poursuit le dirigeant. C’est ce que j’appelle des bons problèmes ».
La veille, Guillaume Faury avait d’ailleurs dévoilé, depuis Toulouse, les chiffres de l’exceptionnel millésime 2023 pour son groupe, qui donne le « la » à toute une partie de la filière tricolore. L’an dernier, Airbus a dépassé ses objectifs avec 735 livraisons d’appareils et a engrangé le nombre record de 2 094 commandes nettes. Son carnet de commandes frôle les 8 600 appareils.
Si le niveau du trafic aérien est revenu à celui d’avant la crise liée au Covid, les volumes de l’industrie aéronautique civile restent toutefois en deçà : en 2019, Airbus avait livré 863 avions. Mais ses objectifs de hausses de cadences de livraisons, qui visent en particulier à passer d’environ 50 A320 par mois aujourd’hui à 75 en 2026, constituent une accélération jamais vue dans l’histoire aéronautique. Sans oublier que tous les autres donneurs d'ordre suivent la même dynamique : Safran avec ses moteurs, Dassault Aviation pour le Rafale ou bien encore MBDA et ses missiles.
D'importants besoins de financements
Pour tenir le choc, la filière – qui compte désormais 469 entreprises avec l’arrivée récente d’une soixantaine de start-up – va devoir de nouveau embaucher à tour de bras. Bonne nouvelle : la pénurie de main d’œuvre dont elle s’alarmait encore l’année dernière semble désormais moins aiguë. «Le marché est beaucoup moins tendu, assure Clémentine Gallet, présidente du comité Aéro-PME du Gifas et présidente de Coriolis Composites. Nous sommes parvenus à recruter 25 000 personnes en 2023 [dont 7000 en alternance, ndlr.] et le salon aéronautique du Bourget organisé en juin dernier a suscité un véritable engouement avec 7 000 CV reçus, dont 50% ont été retenus pour des entretiens.» La filière, dont les effectifs sont revenus au niveau de 2019, mise sur un nombre d’embauches équivalent en 2024. Soit environ 50 000 embauches sur deux ans.

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Principale difficulté désormais pour les acteurs de l’aéronautique : mettre la main sur les financements nécessaires pour soutenir la croissance du secteur. «Nous n’avons jamais eu autant de perspectives positives, a résumé Didier Kayat, président du Groupement des équipements aéronautiques et de Défense du Gifas et directeur général de Daher. Mais la situation est compliquée en raison d’enjeux de financement.» Remboursements des Prêt garantis par l’Etat (PGE) délivrés au plus fort de la crise, investissements capacitaires nécessaires pour augmenter les cadences, sans oublier l’inflation persistante des prix de l’énergie et des matières premières… Les situations les plus complexes sont gérées au cas par cas par le Gifas, quitte à faire appel au médiateur de la filière.
La décarbonation aussi nécessite d'investir
Raison pour laquelle la filière aéronautique a dégainé fin 2023 un nouvel outil de financement : le fonds Ace Aéro Partenaires 2, doté d’une enveloppe qui devrait à termes atteindre 800 millions d’euros. A la manœuvre, les quatre grands donneurs d’ordre (Airbus, Safran, Dassault et Thales), mais aussi Tikehau ACE Capital, Bpifrance et le Crédit Agricole. «La première version de ce fonds avait vocation à protéger et restructurer les entreprises au moment du Covid, a rappelé Guillaume Faury. Le deuxième vise à les aider en cas de difficultés, par exemple, face aux coûts de l’énergie et aux remboursements des PGE. La montée en cadences crée des zones de fragilités et des besoins d’investissements et de restructurations, qui sont de bons problèmes encore une fois, mais qui génèrent des tensions.»
Des besoins de financements d'autant plus nécessaires que la mise en musique industrielle de la décarbonation débute pour la filière, avec en particulier en ligne de mire le successeur de l'Airbus A320, pour lequel les choix technologiques devront être effectués dans les années à venir. Fin 2023, une nouvelle enveloppe annuelle de 300 millions d'euros sur quatre ans a été allouée pour le Corac (Conseil pour la recherche aéronautique civile), dont bénéficieront les grands groupes mais aussi les plus petites entreprises.
La filière ne peut pas baisser la garde
Les différents maillons de la chaîne de fournisseurs vont-ils être en mesure d’atteindre les objectifs des donneurs d’ordre pour les prochaines années ? «Airbus a reconnu fin 2022 que la marche fixée avait été trop ambitieuse par rapport à la remise en route de la filière, a répondu Guillaume Faury, faisant référence à l’objectif manqué de 720 livraisons cette année-là. Nous avons réadapté notre plan de bataille en décalant les points de passage et nous avons franchi en 2023 la marche prévue. La taille des marches pour l’A320 est cohérente avec la situation de la chaîne de fournisseurs.» Airbus compte fournir ses objectifs de livraisons pour l’année 2024 durant la présentation de ses résultats financiers, le 15 février prochain.
Au-delà des enjeux de volumes de production, la filière est aussi attendue au tournant pour ne pas négliger malgré sa croissance les questions de qualité directement liées à la sécurité aérienne. Le début d’année a été en cela marqué par deux événements qui n’ont cependant pas fait de victimes : un Airbus A350 de Japan Airlines qui s’est enflammé au Japon après une collision au sol lors de son atterrissage et une porte d’un Boeing 737 MAX qui s’est arrachée quelques minutes après son décollage de Portland (Etats-Unis).
«C’est un rappel à l’ordre, rien n’est acquis, a admis Guillaume Faury. Mais la sécurité aérienne continue de s’améliorer. Aujourd’hui, le moindre incident devient inacceptable. On effectue en permanence le réglage de la bonne montée en cadences pour la faire la plus haute possible, mais pas plus haute que ce que la chaîne de fournisseurs est capable de fournir en qualité et en sécurité.» La filière aéronautique avance sur une ligne de crête.



