L'Usine Nouvelle - Les prix du café se sont envolés, en particulier pour ce qui est du robusta. En cause notamment, la forte demande en Chine - Starbucks y a ouvert deux magasins par jour l’an dernier -, et la défaillance du principal pays producteur des grains de cette espèce, le Vietnam...
Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France : Nous sommes autour de 5200 dollars la tonne de robusta, un prix multiplié par quatre sur un an. Cela brouille les cartes pour les torréfacteurs, car avant ils avaient une matière moins chère pour mettre dans leurs blends, en jouant sur l'équilibre avec l'arabica, le grain le plus noble. Normalement, l'écart de prix va du simple triple. Nous sommes actuellement proches de la parité. C’est historique.
D'autant que, si la courbe est moins spectaculaire, l'arabica, très prisé par le marché européen, demeure aussi à un niveau très élevé. À quoi attribuez-vous cette hausse ?
Historiquement, les pics au-dessus des 5000 dollars sont exceptionnels : il y a eu 1986, 1998, 2011 et donc ce cycle depuis 2022. Les acteurs se sont mis des œillères sur le changement climatique, désormais très concret. Le bon arabica se trouve en moyenne montagne, entre 500 et 1000 mètres d’altitude. Si la courbe de température bouge, vous ne pouvez pas, au niveau foncier, bouger vos caféiers comme ça. Résultat, la productivité baisse. Il y a eu des études sur le sujet, des articles, mais les opérateurs n’ont pas agi en conséquence.
S’ajoute à cela un déni sur le vieillissement à la fois des gens et des plantations. Il y a un problème d’abandon des parcelles. Et là, on arrive directement au troisième déni, lié aux deux premiers. Comment enrayer le vieillissement ? Comment investir contre le changement climatique ? Il faut avoir un meilleur prix. Il y a un déni lié à des prix structurellement trop bas. Nous regrettons d’ailleurs que des locomotives de développement du marché du café comme Starbucks, qui estampillait 7% de ses cafés, abandonnent le "fair trade" (le commerce équitable ndlr). Nous avons besoin de grandes marques pour porter la durabilité.
«La non-déforestation et la traçabilité ce ne sont quand même pas des sujets nouveaux pour les industriels !»
— Blaise Desbordes, Max Havelaar France
Mais que changez-vous en termes de rémunération ?
Dès qu’un partenaire se désengage, ce sont des milliers de tonnes qui retombent dans le marché spéculatif, avec les risques de yo-yo que l’on voit actuellement. Nous offrons de la régularité, de la visibilité aux paysans. Nous avons une prime de 8% de la valeur des cours mondiaux qui permet de développement social. Nous donnons une capacité d’investissement.
L’entrée en vigueur début 2025 en Europe de l’interdiction d’avoir des produits issus de la déforestation semble alimenter une course aux stocks et donc doper les cours…
Les acteurs stockent des cafés qui ont fait la preuve de la conformité avec le règlement. Au 1er janvier, il faut que tous les produits dans les rayons soient conformes - pas seulement les achats. Les pénalités sont très élevées, jusqu’à 4% du chiffre d'affaires, c’est donc très motivant. Tout le monde est en retard sur la mise en conformité, ce qui vient alimenter la hausse, car il y a peu de stocks conformes sur le marché. Il y a un lobbying très important pour faire annuler ce règlement. Mais la non-déforestation et la traçabilité ce ne sont quand même pas des nouveaux sujets pour les industriels !
Vous vous présentez comme une solution pour les entreprises qui doivent se mettre en conformité. Pourquoi ?
Il y a un registre européen où les acteurs vont devoir déposer leurs preuves de conformité. Où est localisée ma production ? Quels sont les risques déforestation liés à cette localisation ? Que faites-vous pour remédier ce risque ? Sur ce dernier point, il faut fournir des éléments comme des certificats, des cartographies… Nous avons fait un gros travail pour tracer nos 850000 caféiculteurs.
Et, une fois sur le terrain, nous sommes dans le réel : nous avons une démarche qui permet de couvrir les coûts véritables des producteurs et donc de limiter la tentation de la déforestation. Quand vous coupez une forêt, la parcelle mise en place bénéfice d’une «rente» avec des rendements doublés pendant dix ans. Sans rémunération, la tentation est délirante.
Nous avons aussi noué un partenariat mondial avec Satelligence qui permet d’une part de s’assurer que les données de nos producteurs sont correctes, d’autre part, de les confronter à d’autres données cartographiques. Par ailleurs, nous avons fixé la barre plus haut que l’Union européenne, en interdisant les surfaces déforestées jusqu’au 31 décembre 2018, contre 2020 dans le règlement. En bref, nous pouvons apporter aux entreprises un approvisionnement propre.
«Pour une large part du marché du café, la question est celle du partage de la valeur, de l’aménagement des marges.»
— Blaise Desbordes, Max Havelaar France
Revenons-en à la hausse des cours. A-t-elle permis une meilleure répartition de la valeur ?
Entre 2022 et 2023, les traders qui avaient acheté avant l’augmentation des prix ont fait énormément de marge. Au bout d’un an, les producteurs ont pu faire valoir leurs droits sur les nouveaux contrats. Mais, notamment pour les petits producteurs, leur rémunération est loin de suivre celle des cours. Le ruissellement reste compliqué.
Avec la hausse des cours, il peut être tentant de ne plus vouloir payer les primes liées au «fair trade»…
Les marques disent qu’elles risquent de perdre des consommateurs en effet. Sauf que nous sommes en danger d'effondrement : il faut investir plus dans le café. Profitons de la crise pour stabiliser un vrai prix. Dans une dosette, qui correspond à 44 % du marché français, vendue parfois entre 50 et 60 euros le kilo, le coût d’achat de la matière première est de 5 à 10 euros. Pour une large part du marché du café, la question est celle du partage de la valeur, de l’aménagement des marges. Le consommateur peut sans doute aussi faire un effort. Nous avons la chance d’avoir une matière première qui a une place spéciale dans le panier.
Reste qu’il y a au contraire un risque de fuite en avant, avec notamment les marchés émergents qui sont moins exigeants en termes de RSE. Aujourd’hui, le café de base est un produit spéculatif. Il y a un énorme problème de trading. Il faut sortir de la logique de commodité, avoir une contre-proposition qui donne de la prévisibilité au marché avec engagements long terme qui apportent de la sécurité aux opérateurs économiques et aux marques.
N’est-ce pas ce que font certaines grandes marques comme Nespresso ?
Les grandes marques ont un plan, elles ne peuvent pas se permettre de mettre en danger leur approvisionnement. Il faut décommodiser pour être résilient. Les filières alimentaires ne se sont focalisées que sur les prix avec l’inflation des trois dernières années, mais il ne faut pas négliger les tendances profondes : la question des effondrements climatiques va se reposer, l’attention à ce qu’on met dans le caddie aussi.



