Entretien

"Les acteurs de la transformation du porc vont devoir s’adapter à la décroissance", d'après le président d'Inaporc Philippe Bizien

Le tout fraîchement élu président de l'interprofession du porc Philippe Bizien revient sur les défis de la filière à l'occasion d'un entretien réalisé sur son exploitation, la très décriée ferme aux "12 000 cochons". Il ne manque pas de glisser quelques messages à destination des industries de transformation. 

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Philippe Bizien Inaporc
Philippe Bizien, éleveur de porcs, a pris ses fonctions à la tête de l'interprofession Inaporc début septembre.

Il est le nouveau visage de l’Inaporc, l’interprofession du cochon qui réunit 10 000 éleveurs mais aussi plus de 200 sites d’abattage et de découpe et 300 sites de charcuteries-salaison en France. Philippe Bizien a pris ses fonctions à la tête du syndicat le 6 septembre, en remplacement de Thierry Meyer qui était responsable de la filière porcine chez Bigard, transformateur incontournable du secteur.

A un industriel succède un producteur de porcs breton. Et pas n’importe lequel : Philippe Bizien s’est fait connaître du grand public pour sa ferme aux «12 000 cochons» et son projet d’extension à Landunvez (Finistère). La rencontre est justement fixée sur son exploitation en cette fin septembre. Elle sera ponctuée d’une visite de cette (très) grande porcherie sujette à discorde.

L'Usine Nouvelle - Quelles sont vos ambitions pour ce mandat ?

Philippe Bizien - Le plus gros défi, c’est le maintien d’une production française, en recul de quasiment 10% sur les deux dernières années. Pour cela, il faut s'attaquer au manque de rentabilité structurel de la filière. Les éleveurs n’ont pas pu investir ces dernières années sur leurs bâtiments ce qui a créé un décrochage sur les rendements, sur la performance énergétique… Outre le facteur économique, il y a une pression sociale importante dès qu’il y a un projet. Je suis bien placé pour le savoir. Nous faisons face à des gens qui ne sont pas dans la défense de l’environnement mais dans l’opposition à l’élevage.

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Nous allons passer cette année sous le seuil symbolique des 100% d’autosuffisance en porc. Les acteurs de la filière vont devoir s’adapter à cette décroissance alors que les entreprises de la charcuterie-salaison sont déjà en grande difficulté. Comment les abatteurs vont-ils gérer cette diminution de l’activité ? S’il n’y a plus de cochons en France, pourquoi continuer à transformer sur place ? Il nous faut garder un maximum de production. Pour cela, il faut que les éleveurs soient en confiance et qu’ils n’aient pas peur d’affronter les méandres des autorisations et les associations écologistes.

Vous soulignez les difficultés économiques de la filière ces dernières années, en particulier du maillon élevage. Il se trouve que le groupe Bigard a annoncé son intention de se retirer du "cadran de Plérin", où est publiquement fixé le prix du porc. N’est-ce pas là un  grand risque pour la filière ?

La logique veut que le leader du marché participe à la fixation du prix public. Ce prix public protège les petits éleveurs : demain, on risque de revenir sur un prix à la tête du client. Il y a encore beaucoup d’élevages de taille modeste. Nous risquons d’être probablement dans une situation de pénurie sur le marché qui sera favorable au prix payé aux éleveurs. Mais il faut au maximum essayer de conserver un prix public.

"Avant l’inflation, nous allions sur une montée en gamme à marche forcée : nous risquons de le payer cher"

—  Philippe Bizien

L’expression «souveraineté alimentaire» est désormais sur toutes les lèvres quand on parle d'agroalimentaire en France. Quelle peut-être la contribution de la filière porcine sur le sujet ?

La souveraineté c’est une volonté politique. Tout le monde en parle mais beaucoup de décisions vont dans le sens inverse. Est-ce que l’agroalimentaire français veut nourrir les citoyens à tous les repas ou se contenter du filet de bœuf le dimanche ? Nous n’avons pas été pragmatiques. Si je regarde le sujet du porc bio, aujourd’hui, il faudrait arrêter un tiers des élevages. Nous n’avons pas suivi le marché. Résultat, on se retrouve avec des drames. Les conditions pour revenir sur le cœur de gamme en porc c’est structurer les élevages, agrandir et rénover s’il le faut. Avant l’inflation, nous allions sur une montée en gamme à marche forcée : nous risquons de le payer cher. Il faut donner aux éleveurs la possibilité d’investir. Plus largement, nous ne pourrons pas avoir de filière durable avec un maillon qui souffre plus que de raison. Hier, c’était l’élevage, aujourd’hui, la salaison.

Vous êtes bien placé pour savoir que ces projets peuvent rencontrer des difficultés… Quid de leur acceptabilité sociale ?

Je n’aime pas ce terme. Si vous voulez, allons voir mes voisins : personne ne va me jeter des cailloux. En revanche, les associations écologistes s’opposent à tout. Ces sujets sont montés en épingle. Ce n’est pas une question d’acceptabilité mais de minorité agissante. Ce qui n’empêche pas de ne pas être d’accord avec ce modèle et de dire qu’on ne veut pas d’animaux élevés dans des bâtiments.

Avec l’interdiction de la castration à vif, nombre d’élevages se sont tournés vers la production de mâles entiers. Le groupe Bigard (encore lui) refuse pourtant ces bêtes. Que faire ?

Tout dépend du produit. Par exemple, il est intéressant d’avoir des mâles entiers sur les jambons cuits, pas du tout en revanche sur des jambons de Bayonne, donc chaque production a sa place. Nos clients ont des demandes différentes. Herta ne veut que des mâles entiers, tout comme certaines enseignes. Certains comme Bigard mettent en avant une moindre qualité de la viande de ces bêtes. Il va falloir s’adapter à ce marché et trouver un équilibre pour servir tout le monde. Le mâle castré sous anesthésie coûte plus cher à produire. L’équilibre se fera par le prix payé aux éleveurs.

Vous êtes président de la coopérative Evel’up : où en êtes-vous du rapprochement avec la branche porcine d’Agrial ?

L'organisation de producteurs porc d’Agrial va devenir une section autonome d’Evel’Up au 1er janvier 2024. Nos cochons vont tous être commercialisés ensemble, ce qui va renforcer notre poids. Cela permet de gérer la décroissance et d’être meilleurs sur la valorisation des cochons. Agrial vient aussi avec des entreprises de salaisons plutôt haut de gamme. Cela donne vraiment de la valorisation pour nos bêtes. A partir du 1er janvier, nous vendrons 4,2 millions de cochons sur les 23 millions produits en France chaque année.

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