Cent millions d’euros pour un laboratoire de recherche de 22 500 m2 devant accueillir plusieurs centaines de chercheurs avec, à la manœuvre, le patron d’un fleuron de l’économie française, lui-même diplômé de Polytechnique... Le projet avait tout pour aboutir. Et puis... patatras. En janvier 2023, le groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnault, annonçait qu’il renonçait à l’implantation d’un super labo de recherche à l’École polytechnique, sur le plateau de Saclay (Essonne). Si les raisons de cet abandon restent floues, on (re) découvrit à l’époque l’efficacité de l’association «Polytechnique n’est pas à vendre», opposée au projet, en des termes peu amènes pour le monde du luxe. Difficile de savoir si cette opposition tenait aux activités de LVMH ou si, comme le suggère le précédent refus de voir s’installer le pétrolier Total, à l’arrivée d’un opérateur privé dans le sanctuaire du savoir. La question de l’amour des ingénieurs pour le luxe reste posée...
D’autant qu’année après année, les classements du type Universum mesurant le degré de désirabilité des grandes entreprises auprès des étudiants de grandes écoles révèlent une affection très relative des ingénieurs pour Chanel, Hermès, Kering, LVMH ou L’Oréal Group (dont une partie de l’activité porte sur le segment du luxe). Quatre d’entre elles (hors Kering) occupent les quatre premières places du classement réalisé auprès des élèves issus d’écoles de commerce. Mais côté élèves ingénieurs, LVMH pointe à la 17e place en 2023, L’Oréal est 23e, Hermès 29e, Chanel 34e. Pour les ingénieurs ayant une spécialité IT, le classement place LVMH 14e, L’Oréal 29e, Chanel 30e et Hermès 35e... Pourtant le luxe affiche des besoins en ingénieurs et offre des carrières intéressantes. Pourquoi, dès lors, les ingénieurs semblent-ils bouder ce monde davantage fait pour eux qu’ils ne l’imaginent ?
Christine Durroux, senior partner de The Arcane, avance une explication : «Longtemps, le luxe a été associé à de petites unités de fabrication avec une production artisanale, ce qui n’est pas forcément très attractif pour un ingénieur». Mais le succès de nombreuses maisons françaises dans le monde entier a conduit à de profonds changements. «L’explosion des volumes induit une sophistication croissante de la production et de ses à-côtés, pour lesquels il faut des ingénieurs», poursuit Christine Durroux. «C’est un monde assez ouvert, très intéressé par les profils d’ingénieurs venant de secteurs plus traditionnels et maîtrisant des méthodes modernes», complète Julien Weyrich, le directeur général de Centurion Search.
C’est le cas pour les métiers du packaging dans le secteur des spiritueux. En témoigne Jean Calvo, ingénieur packaging chez Martell : «Les défis à relever justifient l’emploi d’ingénieurs, tant les contraintes industrielles, techniques mais aussi environnementales sont fortes.» Et les atouts des ingénieurs ne s’arrêtent pas là. Alexandre Boquel, centralien, aujourd’hui le directeur des métiers d’excellence de LVMH, explique : « Notre formation fait de nous des couteaux suisses, à même de réduire la complexité, de trouver des solutions. » À condition de respecter une règle d’or : «Écouter le terrain est un impératif dans le luxe peut-être plus qu’ailleurs. Être ingénieur, c’est aller sur le terrain, écouter et trouver des solutions. Un ingénieur n’est pas un théoricien qui plaque des solutions au mépris des réalités», poursuit-il.
Moins d’excès, plus de vertu
Des chantiers pour exercer sa méthode, l’ingénieur n’en manque pas. Comme tous les autres secteurs, le luxe est soumis aux évolutions du monde qui l’entoure. Qui dit mondialisation de la demande, dit besoin d’outils logistiques performants pour apporter le bon produit au bon endroit. Le luxe doit aussi aujourd’hui faire avec les contraintes de la RSE. Les excès passés sont de moins en moins tolérés. Produire au plus juste n’est pas seulement une exigence financière, c’est un moyen d’économiser la matière, de réduire son empreinte environnementale. «Être plus vertueux dans le dimensionnement des collections est stratégique pour le secteur, synthétise Vincent Barbat, associé Kearney, où il coordonne les activités "luxe" pour l’Europe. Aujourd’hui, la capacité de produire moins et de vendre plus en même temps est devenue possible en utilisant mieux toutes les données de consommation disponibles.»
Pour maîtriser cet enjeu, les ingénieurs spécialistes du numérique sont prisés. Simon Lefebvre, lead data scientist chez Kering, l’illustre parfaitement. Il a rejoint en 2020 l’AI Factory (AI pour intelligence artificielle) de Kering. «Il y a un enjeu de prédiction plus fine de la demande, pour adapter les stocks au plus juste. Les outils d’intelligence artificielle sont très utiles pour cela», explique-t-il. C’est d’ailleurs l’une des missions qu’il a accomplies depuis son arrivée, dont il se dit «très satisfait, tant la qualité des résultats est remarquable».
Tout ne va pourtant pas pour le mieux dans le plus luxueux des mondes. Parmi les facteurs qui rendent le luxe moins attractif, Christine Durroux (The Arcane) pointe un management qui ne correspond plus toujours aux attentes des nouvelles générations : «Les maisons de luxe doivent effectuer une véritable révolution. Elles sont encore très hiérarchisées, avec la création qui souvent dicte sa loi quand, dans beaucoup d’autres secteurs, ce fonctionnement hypervertical et cloisonné a été abandonné».
La tâche est loin d’être évidente, car le luxe a des exigences spécifiques. Lors de la présentation d’une étude sur les liens entre luxe et technologie réalisée par Bain pour le Comité Colbert et consacrée au magasin du futur, les autrices pointaient qu’il n’était pas question dans ce secteur de tester une innovation imparfaite, car les clients ne le supporteraient pas. Pas de «droit à l’erreur» dans cet univers, alors qu’il est souvent considéré comme une brique essentielle d’un management rénové. Il faut avoir croisé une fois dans sa vie des cadres de Chanel faire l’apologie du «temps Chanel» pour comprendre que, dans ce monde-là, gare à celle ou celui qui arriverait en voulant tout bousculer. Il ne faut pas se méprendre sur les raisons de cette situation. «L’excellence dans la maîtrise de l’exécution amène à une culture très contrôlante, qui entre en contradiction avec les aspirations des jeunes générations», insiste Christine Durroux.
Querelle des anciens et des modernes
Gare à ne pas tomber dans la caricature non plus. Le luxe change, avec prudence. Steven Daheron, le responsable des activités industrielles de la maison Ruinart, reconnaît aisément que «sur les questions managériales, [sa] génération doit bouger. Les jeunes ont des attentes différentes et je les entends». Toutefois, modère-t-il, «les jeunes que nous recrutons et qui veulent tout changer vont aussi devoir encadrer des personnes plus âgées, qui ne sont pas forcément prêtes. Dans ces situations très complexes, je crois beaucoup à l’importance de l’intelligence relationnelle, du respect pour les savoir-faire de chacun et de la tradition qui est quand même au cœur de nos métiers et de nos maisons.» La querelle des anciens et des modernes est loin d’être résolue.
Parmi les avantages du secteur, figurent des conditions plutôt engageantes, avec des sièges sociaux eux-mêmes très luxueux. Idem pour les sites de production : «dans un atelier Hermès ou LVMH, l’environnement de travail est très agréable», rappelle Julien Weyrich. À ces bonnes conditions, s’ajoutent des possibilités qui n’existent pas toujours dans d’autres domaines. Diplômée de l’Isip, Lise Brette, ingénieure packaging chez Martell, explique apprécier de travailler dans un environnement à la pointe des innovations : «On est à l’avant-garde de ce qui se fait dans le secteur de l’emballage. Si je lis un article sur un nouveau matériau aux propriétés qui me semblent intéressantes, je pense à le tester.» Des moyens qui ont un corollaire : «Comme il y a beaucoup de nouveautés, mon travail quotidien est très varié. Je ne m’ennuie jamais», assure-t-elle.
Si le luxe n’est pas encore le secteur préféré des ingénieurs, celles et ceux qui ont poussé la porte de ces entreprises ne semblent pas le regretter. Comme l’explique Simon Lefebvre, «inventer l’intelligence artificielle dans le luxe, là où le luxe vit, c’est vraiment passionnant». Les secteurs qui proposent de travailler dans un environnement en croissance et qui magnifient le savoir-faire français ne sont pas si nombreux.



