Le grand bras robotique jaune est impressionnant de vitesse et de dextérité. Dans l’usine de munitions de Nexter dans la commune de la Chapelle-Saint-Ursin près de Bourges (Cher), sa pince saisit une ébauche de corps d’obus, la dépose avec précision sur un axe où elle sera usinée et enfin ceinturée d’une bague en cuivre. Sans plus attendre, tournoyant sur lui-même tout en faisant pivoter son bras articulé, le robot saisit une seconde ébauche dans un état plus avancé pour la déplacer au poste de traitement suivant. Sans jamais se tromper, ni se fatiguer, ni marquer de pause. Aux premières loges pour voir ce ballet hypnotisant et incessant, un visiteur très particulier: le commissaire européen Thierry Breton. Il écoute avec attention les explications du technicien de Nexter lui détaillant les opérations du ceinturage totalement automatisées des obus de 155 mm.
Lundi 20 mars, il est accompagné par Nicolas Chamussy, le directeur général de Nexter et le délégué général pour l’armement Emmanuel Chiva. Après la visite de l’usine de Nexter, il se rend chez le voisin MBDA dont l’usine fabrique des éléments clés de missiles. Le site se situe à Bourges à quelques kilomètres de là. Le commissaire européen en charge du marché intérieur, également responsable de la direction générale de l’industrie de la défense et de l’espace de la Commission, s’est lancé dans une grande tournée des fabricants de munitions en Europe.
Deux milliards d'euros pour fournir les forces ukrainiennes
Avant de visiter les usines françaises, Thierry Breton a commencé son périple par la Bulgarie. Au total, il compte visiter 15 fabricants européens dans 11 pays dans le but de faire une cartographie de la production des munitions en Europe. Au cours de la semaine, il se rendra en République tchèque et Slovaquie. La semaine suivante, il poursuivra avec la Pologne, l’Italie et l’Allemagne. «On est dans une situation d'urgence, souligne-t-il. Il faut pouvoir répondre aux demandes des autorités de défense ukrainiennes.»
Ces déplacements sont l’occasion d’identifier les moyens à mettre en œuvre pour augmenter cette production et aller bien au-delà d’une croissance de 10 à 20% qui était prévue dans les plans de charge des différents industriels, avant que la guerre n’éclate. «Il faut passer en mode économie de guerre pour les industries de défense», insiste Thierry Breton, sollicitant tous les industriels à accélérer les cadences. «Je vois la demande. Je vois la capacité de production. Sincèrement, il y a de la place pour tout le monde», assure-t-il.

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Pour atteindre ses objectifs, le commissaire est persuadé qu’il va disposer des moyens financiers nécessaires. A l’occasion d’une réunion du conseil de l’Union européenne qui s’est tenue à Bruxelles le 20 mars en fin d’après-midi, les Etats membres se sont mis d’accord sur un plan de livraison et d’achat en commun de munitions pour l’Ukraine. Doté d’un budget de deux milliards d’euros, il vise à fournir un million de munitions aux forces ukrainiennes.
Identifier les goulets d'étranglement
Le plan doit encore être validé lors du sommet des chefs d’Etat des pays membres qui se réuniront jeudi et vendredi prochains. Il s’articule en trois volets. Le premier consiste à convaincre les Etats membres de libérer une partie de leurs stocks de munitions encore disponibles au profit de l’Ukraine. Il est financé à hauteur d’un milliard d’euros. Pour cela, l’Europe puisera dans la facilité européenne pour la paix, une enveloppe extra-budgétaire qui finance des actions opérationnelles ayant des implications militaires ou dans le domaine de la défense. Le deuxième volet consiste à renflouer les stocks de munitions des Etats membres en augmentant la production européenne d’obus de gros calibre, comme ceux de 155 mm tirés par les canons Caesar de Nexter. Ce volet bénéficie également d’une enveloppe d’un milliard d’euros.
Le troisième et dernier volet vise à identifier et à lever les goulets d’étranglement pour assurer une montée en cadence de la production des munitions. Pour cela, le commissaire s’est entourée d’une task force regroupant des experts de la Direction générale de l’industrie de la défense et de l’espace (DEFIS) de l’Union, mais également d’ingénieurs de l’armement provenant de tous les pays fabricant de munitions. Parmi les points critiques identifiés, la disponibilité de la poudre propulsive, le niveau des stocks de pièces intermédiaires mais également la pénurie de compétences, notamment dans les domaines de la pyrotechnie et de la soudure.
Une deuxième cellule d'usinage pour Nexter à Bourges
Le commissaire précise qu’il challengera les industriels avant de leur octroyer des contrats. Certains industriels partent déjà lancés en ayant déjà engagé la montée en cadence de leur production, comme Nexter. «Nous avons investi dans une seconde cellule d’usinage haute vitesse pour le ceinturage et l’usinage des obus. Elle sera installée d’ici à la fin de l’année», souligne un des responsables de l’usine de Bourges. Soit un investissement de plus de 5 millions d’euros. Le fabricant souligne ne pas avoir attendu les commandes de l’Etat pour monter en cadence. Il souligne avoir investi 120 millions d’euros sur ses fonds propres depuis l’été 2022. De quoi faire des stocks de matières premières, de poudre, de corps d’obus et d’investir dans des moyens de tests supplémentaires comme la radiographie des munitions.
Son objectif pour 2024: produire 50% de plus d’obus de 155 mm qu’en 2023, quitte à réduire l’effort sur les munitions de plus petit calibre. L’industriel a profité de la venue du commissaire européen et du délégué général à l’armement pour faire passer ses propres messages. «Nous sommes prêts à doubler nos capacités entre 2024 et 2025. Mais cet effort ne sera pas possible sans un soutien fort de la part de la France ou de l’Europe», fait-il savoir. Nexter n’a pas souhaité préciser la capacité de production visée à cet horizon mais elle pourrait être de l’ordre de 150 000 obus de gros calibre par an selon nos estimations, soit un triplement de sa capacité avant l’éclatement du conflit en Ukraine.
Le précédent des vaccins anti-Covid
Les commandes affluent déjà. «Toute notre production d’obus 155 mm prévue en 2023 a déjà été contractualisée, en grande partie par la France », précise l’industriel. Pour Nexter, cet effort de fabrication ne concerne pas uniquement les munitions. Le groupe confirme qu’il produira jusqu’à huit canons Caesar par mois dès 2024, contre six par mois actuellement et deux avant l’éclatement de la guerre.
Le groupe de travail mis en place par Thierry Breton peut s’appuyer sur l’expérience acquise en matière de mobilisation industrielle au moment du Covid pour accélérer la production des vaccins en Europe. Le commissaire compte bien challenger les industriels avant de leur octroyer des contrats de fabrication d’obus. «On ne veut pas tomber sur le Pascal Soriot [PDG d’AstraZeneca, ndlr] des obus de 155 mm », grince-t-on dans l’entourage du commissaire, faisant référence aux difficultés du fabricant de vaccins pour livrer les doses promises. Des audits seront ainsi organisés pour évaluer la robustesse de leurs outils de production et la capacité de leur chaîne de sous-traitants à suivre. Les premiers contrats devraient être passés en septembre prochain.



