Airtable, Bubble ou encore Webflow… Les noms de ces éditeurs ne sont guère connus. Pourtant, leurs solutions no code et low code représentent certainement l’une des évolutions majeures du secteur du logiciel pour les prochaines années. Les analystes du cabinet Emergen Research estiment que ce marché connaîtra une croissance annuelle de plus de 24 % sur la période 2020-2028. Car la promesse de ces éditeurs est ambitieuse : créer des applications sans écrire une seule ligne de code ! N’importe quel utilisateur métier peut générer l’outil dont il a besoin en quelques clics, sans l’aide d’un développeur. C’est ce que l’on appelle le « citizen developer ».
« Les premières entreprises à s’intéresser au no code furent les start-up. Développer une application coûte très cher et il y a une pénurie de développeurs. Beaucoup se sont naturellement tournées vers des services no code sur le web afin de créer une première version de leur application. Cette version bêta leur permettait de tester le marché et… de trouver des investisseurs », explique Julien Vacher, le fondateur de Phydius, un collectif de développeurs no code. L’écosystème des start-up a démontré la pertinence de l’approche et toutes les entreprises, notamment industrielles, s’y intéressent aujourd’hui.
Noxcod, agence de développement spécialisée dans le no code, réalise encore 30 à 40 % de projets pour le compte de start-up, mais de plus en plus d’entreprises se tournent vers cette alternative au développement classique. « Nous avons beaucoup de PME qui nous sollicitent pour créer des plateformes de prise de rendez-vous, de gestion de leurs employés, ou des calculateurs pour élaborer leurs devis… », indique Dominique Silvestre, le directeur général de Noxcod. Outre une rapidité de création et un faible coût, le no code est aussi un moyen pour l’entreprise d’internaliser les évolutions futures de son application. « Dans le cas d’un calculateur, l’entreprise va pouvoir éditer la formule de calcul du prix et éventuellement la modifier si le produit a changé. » Le responsable affirme que les grandes entreprises représentent 20 % de son activité. « Nous avons notamment travaillé pour un acteur important du BTP qui voulait gérer les relations avec ses fournisseurs et implémenter le classement des factures reçues par lecture OCR [reconnaissance optique de caractères, ndlr]. »
« Cinq fois moins cher qu’un développement à façon », Pascal Mouchet Directeur général de ProTech
- Application mobile pour techniciens nomades
- Plateforme utilisée : Bubble
« Nous sommes spécialisés dans les solutions pour rénover, protéger et embellir les voitures. Nous proposons nos services aux concessionnaires, chez qui nous envoyons nos techniciens pour intervenir sur les véhicules. Par le passé, ceux-ci travaillaient avec des bons d’intervention papiers qui étaient signés par les concessionnaires une fois la prestation réalisée, puis qui donnaient lieu à une facturation. Ne trouvant pas d’application adaptée à notre activité à un coût raisonnable, nous avons cherché une alternative.
Le développement d’une application à façon était bien trop coûteux, alors que nous comptons une trentaine de techniciens. J’ai été séduit par l’approche no code et j’ai identifié Bubble comme étant la plateforme la plus adaptée pour répondre à notre besoin. Elle est très complète en termes de gestion des données, de capacités d’entrées-sorties avec les autres applications, et propose des modules très avancés (gestion d’agenda des techniciens, prise de photo, signature électronique…). Nous nous sommes tournés vers NoxCod, agence spécialisée dans le no code, pour obtenir une application très riche fonctionnellement, à un coût que j’estime cinq fois inférieur à un développement à façon. »
Les grandes entreprises ont besoin d’agilité et apprécient de disposer rapidement de solutions à faible coût. Le no code leur apporte aussi une alternative au développement de feuilles Excel tous azimuts par les collaborateurs. Ces dernières décennies, bon nombre d’experts métiers, de chefs d’atelier ou de comptables ont ainsi accumulé des feuilles Excel comportant des monceaux de données et des macrocommandes parfois très complexes. Celles-ci répondent très précisément aux besoins de leur auteur, mais s’avèrent impossibles à maintenir lorsque ce dernier quitte l’entreprise. En outre, leurs données échappent à tout contrôle et ne sont pas partagées avec les autres services.
Un remède au « shadow IT »
De petites applications no code peuvent efficacement remplacer des développements anarchiques et réduire ce que l’on appelle le « shadow IT ». C’est le positionnement des grands éditeurs de logiciels qui proposent des offres non pas no code, mais dotées de la capacité d’intégrer du code informatique au sein d’une interface visuelle, le low code. L’approche a de quoi séduire les directions informatiques, car l’ensemble des applications créées et leurs données sont centralisées sur la plateforme d’un éditeur qu’elles connaissent bien. OutSystems, Mendix (filiale de Siemens Digital Industries Software), Microsoft, Salesforce et ServiceNow sont classés parmi les leaders du low code, selon le cabinet spécialisé Gartner. Oracle, Pega et Appian sont également très présents sur ce marché.
Julie Klein, directrice de projets digitaux chez Suez, a opté pour la solution low code éditée par OutSystems, qui s’est avérée bien moins coûteuse et plus rapide qu’un développement classique. « Le low code ne répond sans doute pas à tous les besoins, précise-t-elle. Une revue détaillée du besoin fonctionnel et architectural est un bon prérequis pour choisir la meilleure technologie. Privilégier les briques existantes et adapter ses exigences pour utiliser des composants qui couvrent 80 % du besoin sont des vecteurs de gain de temps et d’argent. Pour traiter des problématiques mettant en jeu de gros volumes de données, des calculs complexes ou du temps réel, des solutions big data seront plus adaptées que le low code. »
« Une application complexe développée en cinq mois », Julie Klein Directrice de projets digitaux chez Suez
- Portail de supervision des boues d’épuration
- Plateforme utilisée : OutSystems
« Chaque année, 10 millions de tonnes de boues sont produites dans les stations d’épuration françaises, dont 7 millions sont épandues par les agriculteurs sur leurs champs. Cette filière de valorisation agricole implique un fort besoin de traçabilité, de transparence et de confiance pour tous les acteurs de la chaîne de valorisation, de nos clients – les collectivités – aux agriculteurs. La première version de ce service, SludgeAdvanced, développée sur des frameworks open source a été lancée début 2020. Nous nous sommes appuyés sur la plateforme low code OutSystems pour développer la version 2 de l’application, très largement enrichie. Un choix réalisé à l’issue d’une évaluation de différentes technologies low code face au développement open source.
Les trois arguments principaux en faveur du low code étaient le time-to-market réduit (la v2 était attendue par nos clients) ; le TopEx, c’est-à-dire la somme du CapEx et de l’OpEx sur cinq ans, qui était plus compétitif ; et l’agilité, car nos solutions doivent s’adapter en permanence à un contexte évolutif. Le projet fut un succès : la v2 a été développée en cinq mois, un délai très court pour une application complexe qui intègre une cartographie dynamique en quasi temps-réel, des traitements et des calculs complexes ; le budget a été respecté ; et surtout, nos clients sont très satisfaits du service que nous leur offrons. »
La SNCF fait figure de pionnière en France, ses technicentres ayant un usage intensif de la plateforme Microsoft Power Apps. De multiples problématiques métiers ont été résolues à l’aide de petites applications ainsi développées, comme DigiBogie (pour régler les ressorts d’un bogie), DigiAffret (pour les demandes d’affrètement du matériel), ou ALN (une interface logistique destinée aux chauffeurs étrangers). Les usages dépassent d’ailleurs les technicentres puisque des applications Power Apps sont utilisées au niveau global de l’entreprise. Un portefeuille de formations internes spécifiques doit aider le personnel de la SNCF à s’emparer de l’outil et faire émerger des citizen developers.
Un enjeu fort pour les entreprises
Cette adoption par les utilisateurs est un enjeu fort pour les entreprises, car la création des applications no code ou low code a jusqu’ici bien souvent été confiée à des agences spécialisées ou à des entreprises de services du numérique (ESN). Emmanuel Gallis, alias @R3dKap, architecte power platform freelance, témoigne de cette tendance : « Les entreprises qui décident d’ouvrir les services de Microsoft Power Platform à leurs salariés se font souvent accompagner par des ESN afin de mettre en place une gouvernance solide. L’objectif est double : garder la maîtrise de ce qui se fait sur la plateforme et accompagner leurs collaborateurs dans le choix et la manière d’implémenter leurs solutions, tout en leur permettant de s’émanciper. »
L’expert souligne que certaines entreprises créent un centre de compétences Power Platform et mettent en avant les collaborateurs les plus aguerris et autodidactes sur les outils de la plateforme. Ces champions, les « maîtres Jedi » du low code vont aider et accompagner les collaborateurs moins à l’aise avec ces outils et qui deviennent alors les jeunes « Padawan », dans le jargon des développeurs. « Cela me semble être une bonne approche pour infuser un usage sain et maîtrisé de la plateforme au sein de l’entreprise, surtout si elle est d’envergure », ajoute Emmanuel Gallis. Sans nécessairement entrer dans une démarche aussi structurée et transversale à l’entreprise, internaliser la compétence low code auprès d’au moins un collaborateur présente déjà un intérêt majeur, selon Julien Klein : « Intégrer des compétences et expertises OutSystems en interne est une bonne pratique qui nous permet de challenger le prestataire sur la faisabilité de certaines fonctionnalités, d’enrichir les discussions avec les métiers et de prendre les meilleures décisions pour faire évoluer les applications. »
« La question se pose d’internaliser les compétences sur l’outil low code », Laurent Huon de Penanster Senior data expert chez Sabom
- Suivi et gestion d’effluents industriels
- Plateforme utilisée : Simplicité Software
« À la suite du changement d’allocataire du marché de gestion des effluents de la ville de Bordeaux, nous avions besoin de remplacer une application dans un délai de trois mois seulement. Nous ne disposions que de peu de ressources de développement et le low code, en particulier la solution de Simplicité Software, m’a paru offrir le meilleur compromis entre rapidité et souplesse pour répondre à notre demande qui est très spécifique. Il s’agit de suivre et de gérer les effluents rejetés par les industriels dans le milieu naturel.
L’application permet le relevé des données collectées par les capteurs posés chez les industriels et donne lieu à facturation. L’application, développée en l’espace de trois à quatre mois, couvre l’ensemble du processus : création des conventions de reversement, paramétrage réglementaire, contrôle des rejets… La solution fournit les éléments nécessaires à la préfacturation. Nous avons confié le projet à l’éditeur lui-même, puis à un partenaire. Nous réfléchissons maintenant à l’opportunité d’internaliser les compétences sur l’outil afin de répondre aux besoins non pris en charge par nos applications nationales ou locales. »
Valoriser les citizen developers
L’arrivée des nouvelles générations dans les entreprises devrait précipiter l’adoption de ces outils digitaux auprès des directions métiers. Outre-Atlantique, l’essor des citizen developers semble beaucoup plus avancé. Ainsi, le constructeur automobile Ford a déployé la solution Pega App Factory il y a quelques années et l’a ouvert à ses collaborateurs. Un centre d’excellence a été mis en place afin d’assurer une maîtrise interne de la plateforme technique sur tous ses aspects et quatre projets pilotes ont été lancés. L’idée est de diffuser ces initiatives dans toute l’entreprise. Une gouvernance « légère » a été mise en place pour canaliser les initiatives des citizen developers sans toutefois les freiner. Le citizen developer qui souhaite créer une application est mis en contact avec un coach qui va l’aider tout au long de sa création.
Les projets sont classés en trois niveaux selon leur complexité, l’utilisation de données confidentielles et leur criticité pour l’industriel. Les applications trop complexes sont développées par la DSI, celles de niveau moyen sont créées en low code. La DSI fournit une assistance au citizen developer pour écrire les scripts et les formules de calcul. Si l’application est très simple, le citizen developer a le feu vert pour la concevoir lui-même, en approche no code. Après une phase de test, un score de qualité va décider si elle peut être déployée en production ou si elle doit être améliorée. Enfin, pour accélérer l’adoption de l’outil et simplifier le travail de ses citizen developers, Ford met à leur disposition des composants réutilisables. Sur un modèle assez proche, mais en s’appuyant sur la technologie PowerApps de Microsoft, les collaborateurs de Toyota Motor North America ont déjà développé plus de 400 applications.
En comparaison, la France semble en retrait. Les solutions disponibles sont de plus en plus efficaces, avec notamment l’intelligence artificielle. Mais au-delà de l’outillage informatique, le succès d’une approche low code-no code reste avant tout une question d’organisation et de promotion de l’agilité auprès des métiers.
« Les métiers ont toujours voulu développer des outils spécifiques », Jacques Penhouet, fondateur de GMAO Conseils
Le low code est-il vraiment nouveau dans l’industrie ?
Le low code est une pratique qui a toujours existé dans l’industrie. Qu’il s’agisse de feuilles Excel ou de bases Microsoft Access, les métiers ont toujours voulu développer des outils spécifiques en marge de l’ERP et de la GMAO [gestion de maintenance assistée par ordinateur, ndlr]. Si Microsoft a abandonné Access, la Power Platform nécessite un niveau d’expertise supérieur et les solutions de type no code représentent une alternative intéressante.
Quelle est l’ampleur des applications que l’on peut développer ?
Si cela n’a pas de sens pour un gros industriel de recréer un progiciel complet sur ce type de solutions, le no code est un outil très efficace pour créer ces applications périphériques qui facilitent énormément la vie des métiers. Néanmoins, des PME sont parvenues à créer des applications extrêmement ambitieuses dans un laps de temps très court en exploitant au mieux les capacités de ces plateformes.
Qu’est-ce que cela implique de passer au low code ?
Permettre aux métiers de développer leurs propres outils au sein d’une grande structure va impliquer une politique SI très stricte afin de ne pas voir le shadow IT exploser. Une gouvernance doit être définie et expliquée à tous les utilisateurs potentiels de la solution, sachant que les plateformes low code peuvent être exploitées à très grande échelle. Enfin, il faut pleinement intégrer le risque de dépendance vis-à-vis du fournisseur. S’il est aisé d’exporter toutes les données qui lui sont confiées, une défaillance de ce dernier peut entraîner la perte de tous les applicatifs développés. C’est une dimension qu’il faut intégrer à son choix de solution.



