En 1961, l’ouverture de l’usine Novo Nordisk à Chartres (Eure-et-Loir) n’avait rien d’un hasard. Le laboratoire pharmaceutique danois, grand spécialiste de l’insuline, choisissait la France «pour sa place centrale en Europe, ses infrastructures de pointe comme les liaisons routières et ferroviaires, la main d’œuvre hautement qualifiée dans la région, du foncier disponible et à un prix attractif, ainsi qu’un accompagnement local très fort dans le portage des projets industriels», relate Etienne Tichit, directeur général de la filiale française du groupe. Jusqu’à 2024, et le rachat de Catalent, le complexe français est même resté l’unique base de production de Novo Nordisk hors du Danemark.
Depuis plus de 60 ans, l’usine ne cesse de s’agrandir et de se moderniser. Au-delà des renforcements capacitaires qui ont jalonné l’histoire de ce complexe d’aujourd’hui 1850 salariés, le laboratoire a aussi investi dans sa décarbonation. Depuis la mise en service d’une chaudière à biomasse en 2020, l’usine a réduit de 8500 tonnes par an ses émissions de CO2. Et ces cinq dernières années, l’utilisation d’eau a été diminuée de 30%, et ce malgré la croissance de 60% des volumes de production. Cerise sur le gâteau, Novo Nordisk s’est engagé fin 2023 dans l’un des plus importants investissements industriels en France : 2,1 milliard d’euros pour doubler la surface du complexe, à 230 000 m2, et pouvoir produire ici toutes les gammes du groupe. Les premières productions des extensions sont déjà entrevues dès 2026, et l’ensemble doit être opérationnel à l’horizon 2028. Les effectifs devaient alors atteindre les 2400 salariés.
Novo Nordisk séduit par la ré-industrialisation en France, moins par la politique de santé
L’aventure de Novo Nordisk ne relève toutefois pas totalement du conte de fée en France. Les activités s’y sont maintenues malgré le déclin de compétitivité et d’attractivité ces dernières décennies. Etienne Tichit souligne cependant que «les signaux se sont multipliés à partir de 2017 pour impulser une réindustrialisation. Les impôts sur les sociétés ont évolué dans le bon sens, le coût du travail est devenu plus compétitif, et s'est développée une politique industrielle volontariste initiant une nouvelle ère, y compris de décarbonation». Mais il espère que cela ira plus loin : il faudrait «urgemment simplifier les procédures et mieux flécher les possibilités d’accompagnement, même si l’on sent une volonté politique sur ce sujet, car le temps est un facteur clé pour les investissements industriels dans la santé, surtout dans le contexte actuel ».
Les déconvenues existent aussi sur le territoire. Dans la foulée de l’annonce de son investissement record en 2023, le laboratoire danois n’a guère apprécié de nouvelles baisses de prix qui ont touché ses médicaments. Et regrette que certains de ses traitements ne sont pas disponibles sur le marché en France quand ils le sont partout ailleurs dans l’UE, et malgré leur fabrication locale (le site exporte d’ailleurs 97% de ses productions). Sans compter la fameuse clause de sauvegarde, taxation spécifique française sur les médicaments qui représente désormais 10% du chiffre d’affaires de la filiale française. Etienne Tichit n’hésite pas à parler «d’une politique de santé devenue toxique, conjuguant un manque de reconnaissance de l'innovation, des prix parmi les plus bas d'Europe assortis de baisses incessantes auxquelles s'ajoute une taxation dite exceptionnelle mais qui perdure, sous forme de clause de sauvegarde ». Et demande de « réconcilier une politique de santé attractive en miroir de la politique industrielle». Surtout que depuis le rachat de Catalent «l’acquisition de deux nouveaux sites européens en Italie et en Belgique pourrait changer la donne dans les années à venir». En d'autres termes, Chartres pourrait ainsi ne plus être la seule priorité de Novo Nordisk en Europe, en dehors du Danemark.



