Vigonza, Fiesso d’Artico, Stra... Les noms de petites villes s’enchaînent sur la route qui relie Padoue à Venise, dans le nord-est de l’Italie. En cette matinée de fin d’automne, le ciel blanc et l’ambiance urbaine mettent à mal les clichés de l’Italie. Bien que la Cité des Doges ne soit qu’à une vingtaine de kilomètres, l’atmosphère évoque plutôt l’Europe du Nord, n’eussent été les toits en tuiles rondes et rouges. Derrière ces noms de villes aux accents latins se nichent des noms prestigieux : Louis Vuitton, René Caovilla, Bottega Veneta, Saint-Laurent… Autant de maisons de luxe qui ont choisi d’installer leurs manufactures de souliers dans la vallée de la Brenta, qui demeure – avec la Toscane, la région de Naples, celles des Marches et des Pouilles – l’un des hauts lieux de l’industrie de la chaussure du luxe en Italie. Au point qu’aujourd’hui, le pays fait partie des principaux producteurs à l'échelle mondiale.
Pour comprendre les raisons de ce succès, direction la Villa Toscarini Rossi. Située au bord d’une route passante, cette superbe demeure du XVIIe siècle abrite un musée de la chaussure. Là, ce n’est pas Carrie Bradshaw, l’héroïne de Sex in the City, accro aux escarpins les plus tendances, qui nous reçoit, mais Federica Rossi, la curatrice du musée. Dans son bureau trône une paire de bottes lacées d’une beauté foudroyante : un récent modèle de Givenchy. Intarissable sur l’histoire de la chaussure, de la Renaissance à nos jours, elle décrypte la stratégie contemporaine des maisons de luxe. « L’image de Venise est un atout indéniable, lance-t-elle. Produire dans la région, c’est bénéficier de tout l’imaginaire artistique et des savoir-faire de très grands artisans. » Avant d’ajouter avec un brin de fierté : « Nous réunissons les meilleures compétences au monde ».
Même réponse chez l’un des acteurs prestigieux de la filière, Bottega Veneta, qui a exceptionnellement accepté d’ouvrir ses portes. « C’est le bassin historique de la chaussure italienne et nous avions un devoir d’investir dans la région où est née l’entreprise », justifie Marie Kristek, la directrice des opérations industrielles et du développement des chaussures de Bottega Veneta. La manufacture a fait construire un atelier flambant neuf dans cette vallée. Sa façade reprend le motif de l’interciatto, une technique originale de cuir tressé, qui a fait le succès de la maison. À l’intérieur flotte une douce odeur de cuir. Les espaces sont vastes et silencieux. La production est organisée en îlot : c’est l’artisan qui donne le rythme.
Come SITTLER Dans une villa du XVIIe siècle, l'une des nombreuses salles du musée de la chaussure.
Depuis plusieurs générations
Le facteur historique n’explique pas à lui seul la forte empreinte de la filière « chaussure » dans ce coin d’Italie. « Le district de la Brenta a su préserver tout un écosystème qui englobe la production de lacets, de talons, des couches internes de la chaussure, des divers accessoires métalliques qui vont venir l’enjoliver ou la consolider, relève Luca Testa, associé du bureau milanais du BCG, où il couvre notamment le secteur du luxe. On y trouve aussi bien des entreprises capables de produire les machines nécessaires que les teintures pour les tanneries. » Ainsi, à l’est et à l’ouest de Padoue, se trouvent deux établissements de la tannerie Bonaudo, cernés de vignes. Les lieux, lumineux, accueillent d’imposantes plantes vertes. « Quand il s’agit de mettre au point une couleur ou de vérifier une texture, les contacts sont simplifiés par la proximité des sites et des personnes », souligne Cécile Lorin, la responsable développement durable de l’entreprise.
D’autres « voisinages » facilitent les relations au sein de la filière. A la Villa Foscarini, les liens de cousinage se révèlent au grand jour entre la famille qui dirige Rossimoda, désormais propriété de LVMH, et celle à la tête de René Caovilla, dont le site de production est orné d’un escarpin géant avec une bride se terminant en forme de tête de serpent. Sans parler des artisans croisés qui œuvrent dans le secteur depuis plusieurs générations. À 200 kilomètres de là, dans une Toscane de carte postale, se sont implantés les ateliers de Taccetti, où Stefano et sa cousine Francesca, général manager du groupe, indiquent appartenir à la cinquième génération et semblent connaître toutes les personnes travaillant pour l’entreprise. « Sans eux, rien ne serait possible », répètent-ils, vantant les qualités de certains de leurs salariés entrés par la production et devenus cadres.
La réunion de cet imaginaire évocateur et de ces compétences très concrètes expliquerait aussi le choix de Louis Vuitton, lorsque l’entreprise française a décidé de se lancer dans la production de chaussures. Après avoir hésité entre deux sites, dont l’un en France, c’est l’existence de cet écosystème qui aurait fait pencher la balance de la maison parisienne pour Fiesso d’Artico, selon les informations d’un bon connaisseur du secteur. Ouverte en 2009, l’élégante et immaculée manufacture Louis Vuitton s’étend face à des terrains de football. Dans ce bâtiment aux formes épurées, cinq ateliers produisent des chaussures pour le monde entier, dont deux sont dédiés aux sneakers. Le sol y est recouvert du même parquet que les boutiques. Toutes les machines sont peintes en blanc et les ateliers baignent dans une lumière naturelle grâce à de grandes baies vitrées donnant sur des jardins d’inspiration japonaise.
Come SITTLER Certains modèles sont réalisés à partir d'une sculpture en bois.
Industrialiser l'artisanat
À l’intérieur, pas question de céder à la contemplation zen. La manufacture est une affaire humaine, même quand il y a des machines dans les ateliers. « La production des souliers est tellement complexe qu’elle reste largement manuelle, détaille Luca Tessa, du BCG. Les rares étapes automatisées concernent le déplacement des chaussures ou certains collages. » En amont dans les tanneries, la force physique et le savoir-faire règnent encore en maître. Il suffit de soupeser quelques peaux entreposées chez Bonaudo, à côté de Padoue, ou à la tannerie Nuova Osba, à quelques kilomètres de Florence, pour comprendre l’effort à fournir pour les manipuler. « Dans un foulon, un tambour en bois où sont tannées les peaux, il peut y avoir jusqu’à 150 pièces », indique Cécile Lorin. Autant de peaux humides à sortir et étendre.
Une fois le cuir prêt, la production peut être lancée. Tout a commencé par le dessin du créateur, que les équipes de modélistes vont devoir interpréter, proposer, retravailler jusqu’à trouver un accord. « Parfois cela peut être très rapide et d’autres fois non », reconnait Igor Borgatti, le directeur des opérations de Salvatore Ferragamo, depuis le site florentin de la marque. Vient ensuite le temps du formier, ce personnage clé qui va dessiner la forme, faite en bois. Avec cette particularité : la chaussure est un objet en trois dimensions, fabriquée à partir d’une pièce de cuir plane, en deux dimensions. C’est la mission du laboratoire des formes, internalisé chez Vuitton comme chez d’autres. La petite équipe chargée de cette activité est animée par Gigi et Daniele, respectivement responsables des chaussures hommes et femmes.
« Ici, on travaille à la fois de manière traditionnelle, en sculptant le bois, mais aussi avec des outils de CAD [conception assistée par ordinateur, ndlr] », décrit Gigi. Daniele poursuit et précise : « quand le style nous donne son accord, on digitalise la forme en bois et on lance la fabrication de formes en plastique utilisées ensuite dans les ateliers ». Autre difficulté : il faut pouvoir « industrialiser » un modèle et le décliner. Une pointure 35 n’a pas besoin d’un talon de la même taille qu’un 40 ou un 41. Et ces calculs doivent être effectués pour tous les éléments de la chaussure, en garantissant à chaque fois un confort maximal. Une personne à l’identité secrète essaierait tous les modèles « pour vérifier que la chaussure est confortable » avant de lancer la production.
Chez Vuitton, certains modèles nécessitent jusqu’à 200 opérations successives ! Ici comme ailleurs, il faut voir les artisans placer les tiges de cuir – le dessus de la chaussure – préalablement coupées, sur une forme où ils la tendent avec précision avant de la coller ou de la clouer. Les plus aventureux placent les clous dans la bouche, comme autrefois, selon les modèles. Ou cet autre artisan, présent dans tous les ateliers, dont le métier consiste à dessiner précisément et rapidement l’endroit où il faudra déposer la colle nécessaire pour assembler ensuite la semelle et la tige. Marie Krisek assure que les artisans de Bottega Veneta maîtrisent plus de trente techniques de tressage du cuir. Elle insiste sur l’intelligence de la main, qu’elle définit comme « cette capacité de comprendre et de sentir avec ses mains les gestes que l’artisan est en train de faire ». Il faut, selon elle, une décennie de travail pour former un bon artisan une fois sorti de l’école.
Come SITTLER Des salariés de Bonaudo rincent des peaux tandis que les foulons tournent.
Entre compétition et coopération
Le succès de la chaussure de luxe italienne repose sur ces compétences conservées et entretenues, mais aussi sur les relations tissées entre les différents acteurs, entre compétition et coopération. « Bien sûr, nous sommes en concurrence avec les autres entreprises mais nous savons très bien que nous avons des intérêts communs, glisse Daniele Salmaso, l’administrateur et le directeur financier de Salmaso Venezia, une entreprise qui travaille pour de grands donneurs d’ordre. Et nous y œuvrons d’ailleurs tous ensemble. » Et cela depuis longtemps, comme en témoigne la Politecnico Calzatureiro, l’École polytechnique de la chaussure qui fête son centenaire, dont il supervise le fonctionnement.
Interrogé sur les recettes des succès italiens, Igor Borgatti, le directeur des opérations de Salavatore Ferragamo, résume : « Nous sommes créatifs, nous trouvons des solutions ». Réactivité, créativité, flexibilité... Ces mots reviennent souvent dans les discours des uns et des autres. Pour comprendre ce qu’ils recouvrent, un entrepreneur, qui tient à rester anonyme, pousse la porte de son usine un peu vintage et montre une ligne de production affairée pour le compte d’une grande maison de luxe. Ici, la production est réalisée dans un atelier plus bruyant et moins lumineux que ceux visités jusqu’alors. Dans un coin sont empilés les cartons siglés d’un nom célèbre, qui passeront directement de ce petit atelier industrieux aux rayons des magasins de la fameuse maison.
L’existence de sous-traitants de l’ombre n’est pas un mystère. « D’une année sur l’autre, la demande adressée à une marque est très variable, décrypte Luca Testa. Les sous-traitants sont un moyen d’ajuster finement la capacité de production. Après avoir travaillé pour une maison, chacun pourra, la saison suivante, venir en renfort d’une autre. » Car le luxe dépend de la mode et du succès de modèles aussi vertigineux… qu’éphémères.
Come SITTLER La ligne flambant neuve dans laquelle l'entreprise Tacetti a investi plusieurs millions d'euros.
Un siècle de formations
Depuis cent ans, une école forme les artisans dont les entreprises du secteur de la chaussure ont besoin. Un lieu d’échange pour les professionnels du secteur, à côté des propres formations internes des grandes maisons. La formation des artisans est au cœur des préoccupations de nombreux acteurs. Pour une raison au moins : la population active italienne décroît. Si la question intègre une dimension conjoncturelle, cette mission n’est pas récente, car la Politecnico Calzatureiro, une école de formation aux métiers de la chaussure située en pleine vallée de la Brenta, a un siècle d’existence. Voulue et financée par les entreprises, elle propose des formations aussi bien pour les artisans que pour les cadres. Il existe même une école du samedi matin, où l’on peut venir s’initier aux métiers du cuir et de la chaussure. Virginia, 23 ans, a étudié l’architecture et prépare un diplôme de « fashion shoes coordinator », afin de suivre la conception d’une chaussure, de la création à la phase de production. Alice Marcato, la directrice technique, pousse une porte donnant sur un atelier. Là, un artisan retraité continue à donner des cours à des jeunes pour transmettre les savoir-faire de son métier. Revenue dans le couloir, la directrice montre les travaux réalisés par la dernière promotion et insiste : « Nous leur apprenons aussi à travailler ensemble, à trouver des solutions à leurs problèmes techniques collectivement ». L’école profite des entreprises du secteur, qui ont elles-mêmes parfois leur centre de formation mais ne rechignent pas à envoyer certains de leurs experts donner des cours, comme le fait par exemple Bottega Veneta. Un moyen de repérer les talents ?
Un secteur en pleine croissance
Les sous-traitants italiens qui produisent des chaussures pour les grands noms de la mode ont pignon sur rue et en sont fiers, car cela leur a permis de réussir à se maintenir dans la concurrence mondiale. Depuis une dizaine d’années, certaines marques italiennes mal positionnées sur le segment du milieu de gamme se sont retrouvées en danger, ne pouvant faire face aux budgets marketing des maisons plus importantes pour faire vivre et rendre désirables leur production. Daniele Salmaso en parle sans nostalgie apparente : « Nous avons arrêté de produire des chaussures de notre propre marque, Bamar Europa », raconte-t-il du côté de Padoue. Il préfère se féliciter du chiffre d’affaires de l’année, qui dépassera les 15 millions d’euros, et des 60 personnes travaillant pour lui.
Un peu plus au sud, près de Florence, Tacetti – aujourd’hui dirigé par Francesco Scarpa – a rejoint l’entreprise Gruppo Florence, qui a fortement investi pour aider la maison, réputée pour ses chaussures élégantes, à devenir un fabricant pour le compte de donneur d’ordres. Dans un bâtiment au bord de la campagne toscane, l’équipe dirigeante fait visiter deux lignes de production flambant neuves dont la mise en activité est prévue début 2024. Là encore, le bâtiment moderne est lumineux et les machines brillent : ce sont 1 000 à 1 100 paires de chaussures qui pourront sortir quotidiennement. Le montant de l’investissement n’est pas précisé, mais traduit la dynamique récente du marché des chaussures de luxe, qui croît année après année. En témoigne aussi l’ouverture dans la manufacture Vuitton d’un deuxième atelier consacré à la production des sneakers, que le monde entier s’arrache. Pour s’en convaincre, il suffit de flâner dans les rues de Venise, Padoue ou Florence, où l’on retrouve les magasins de nombre de ces maisons réputées, prêts à vendre leurs dernières créations à la clientèle de passage. Celle-ci ne s’aventurera sûrement jamais du côté de Vigonza, de Fiesso d’Artico et de Stra…
Come SITTLER A Fiesso d'Artico, les artisans fabriquent aussi bien des escarpins que des sneakers.
Igor Borgatti, directeur des opérations de Salvatore Ferragamo : « Une chaussure est complexe à produire »
Est-il techniquement difficile de produire une chaussure de luxe ?
Oui. C’est un travail très complexe qui requiert de nombreuses compétences. La chaussure doit résister à toutes sortes d’usages pendant une longue durée. On marche, on reste debout, on passe de l’intérieur à l’extérieur et il faut qu’elle garde un bel aspect, même si une patine peut apparaître. Nous devons offrir les mêmes qualités,que la personne vive à Doha, Montréal, Tokyo ou Florence, où les conditions climatiques ne sont pas les mêmes.
Quels défis cela implique-t-il ?
Il faut prévoir les ventes dans le monde entier et anticiper quelles pointures seront plus ou moins demandées et envoyer les bons modèles aux bons endroits. Du point de vue de la chaîne de fournisseurs, cela exige une très grande souplesse pour réagir aux variations. Et tout cela pour des collections qui se succèdent, et donc des produits avec des durées de vie assez courtes. Il faut un très bon système d’information et une logistique puissante.
Comment intégrez-vous les impératifs de développement durable ?
C’est une difficulté supplémentaire, mais nous y sommes évidemment favorables. Nous ne pouvons pas surproduire des souliers, lesquels, s’ils ne sont pas vendus, seront détruits ou jetés. Nous devons ajuster le plus possible notre production artisanale à la demande. Notre rôle est de travailler avec tous nos fournisseurs pour qu’ils s’adaptent.



