Le sort du nucléaire et du gaz dans la taxonomie n’en finit plus d’alimenter les discussions, alors que la Commission européenne devrait se prononcer d’ici la fin de l’année sur leur inclusion, ou non, dans cette classification. Celle-ci vise à orienter les flux de capitaux vers des activités durables afin de limiter le changement climatique. Pendant la COP26 à Glasgow, cinq Etats membres (Allemagne, Autriche, Danemark, Luxembourg et Portugal) avaient déjà mis la pression en signant une déclaration en faveur d’une taxonomie européenne sans nucléaire. Aux journées de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE) mardi 16 novembre, c'est Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, qui dans un autre registre critiquait ce classement. Le patron y a présenté la stratégie de diversification de son entreprise alors que le pétrole et le gaz représentent pour elle une source majeure de revenus.
Des énergies de transition pour l'UE ?
«Cette fameuse taxonomie doit être la réglementation la plus stupide qu’on ait inventée en Europe», assène-t-il au moment d’évoquer les «débats» sur le financement du «nouveau système décarboné» dans lequel son entreprise devra s’inscrire. «Elle est stupide parce qu’elle est statique. Or tout le problème est de transiter», justifie-t-il. Même sans être classés comme «verts», le nucléaire et le gaz pourraient relever d’une autre catégorie de la taxonomie en tant qu’énergies «de transition». «Je pense que ce sera accepté» pour le nucléaire, a estimé Thierry Breton, le commissaire européen en charge du marché intérieur, dimanche 14 novembre sur France Inter.
«C’est normal que je dise ça. De plus en plus de gens le pensent», poursuit Patrick Pouyanné devant les trésoriers et financiers. «Malheureusement, si on sait parfois arrêter les TGV quand ils vont dans le mur dans une entreprise, j’ai l’impression que ce sera plus compliqué au niveau européen.»
"Manque de confiance"
Le patron de TotalEnergies s’agace aussi du fait que cette «idée régulatoire» marque «un manque de confiance» envers les investisseurs et entreprises pour changer la donne. Il souligne ainsi que sa société n’a d’ores et déjà «pas envie d’investir dans des actifs pétroliers qui pourraient devenir des actifs échoués», c’est-à-dire rendus trop rapidement obsolètes par une baisse du recours aux énergies fossiles.
TotalEnergies a déjà fixé un seuil de rentabilité à moins de 20 dollars le baril pour ses nouveaux investissements dans les hydrocarbures. La quantité d’émissions de gaz à effet de serre par baril doit par ailleurs être plus basse que celle moyenne de l’entreprise. «Chaque projet baisse la moyenne donc c’est toujours vertueux», considère le dirigeant. Lors du dernier grand raout parisien de la finance durable, des intervenants ont cependant insisté sur la nécessité pour les entreprises d’accroître leurs efforts.
Percée dans le renouvelable
Cette sortie sur la taxonomie doit être appréciée à l’aune de la stratégie de TotalEnergies qui compte encore largement sur la ressource gazière. Certes, l’énergéticien consacre environ trois milliards d’euros aux énergies renouvelables sur sa quinzaine de milliards d’euros d’investissements annuels. Et il prévoit d’atteindre 100 gigawatts de capacité installée de production d’électricité renouvelable en 2030. Mais il va aussi augmenter sa production de gaz naturel liquéfié dans les années à venir, tandis qu’il anticipe plutôt une décroissance du pétrole à l’horizon 2030. «Si vous n’avez que des énergies intermittentes, il faut avoir des batteries. Or elles coûtent extrêmement cher et leur technologie n’est pas encore avérée au point de couvrir la planète», justifie Patrick Pouyanné. Pour lui, le gaz apparaît comme un «moyen d’équilibrer le système» pouvant convenir à la transition énergétique de «pays charbonniers» comme la Chine et l’Inde.
Les émissions de méthane, un important gaz à effet de serre, liées à l’activité gazière de TotalEnergies sont en revanche sûrement moins justifiables. «Elles sont inférieures à 0,2% de ce qu’on produit, indique Patrick Pouyanné. C’est faible, mais nous avons pour objectif de les ramener à zéro.» Pour le chef d’entreprise, c’est «la vraie objection» qui peut être faite au gaz. Pas sûr que l’exécutif européen l’entende de cette oreille.



