La France est connue pour son excellence dans les mathématiques, la carte à puce ou encore l’intelligence artificielle. Elle cache un autre talent, insoupçonnable, en spintronique. Dans cette filière d’avenir, enjeu d’une bataille mondiale, elle se situe à l’avant-garde des développements, avec pas moins de 20 laboratoires à la pointe des recherches et cinq start-up prometteuses. Une position privilégiée qui laisse présager une grande opportunité économique. À condition que l’État prenne la mesure des enjeux.
"L'électronique à basse consommation de demain"
La spintronique s’annonce comme une révolution. "C’est l’électronique à basse consommation de demain. Elle va réinventer les composants des objets connectés et des produits alimentés par batterie : mémoire, capteurs, microcontrôleurs, circuits radiofréquences ou encore systèmes de récupération de l’énergie ambiante. Son potentiel d’application s’étend jusqu’aux biotechnologies, où elle va faire émerger de nouveaux dispositifs de diagnostic et de traitement des cancers", souligne Bernard Dieny, chercheur senior et co-fondateur de Spintec, l’un des deux porte-étendards de l’excellence de la recherche française dans ce domaine, aux côtés de l’unité mixte de physique CNRS-Thales.
Avec 330 chercheurs et 162 familles de brevets, hors start-up, la France possède de sérieux atouts pour tirer profit de ce développement. Spintec se présente comme le plus grand laboratoire dans ce domaine en Europe et l’un des trois plus importants au monde, aux côtés de l’université japonaise de Tohoku à Sendai et de l'université de Californie à Los Angeles.

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Le graal de la mémoire
Spintec possède des brevets clés sur une technologie innovante de mémoire magnétique, la Mram, le produit le plus emblématique de la spintronique. Qualifiée de graal de la mémoire, elle a le potentiel de remplacer les trois types actuels de mémoires : Dram, flash embarquée et Sram. Avec des gains de densité, d’endurance, de coût, de résistance aux rayonnements ionisants et de capacité de fonctionnement sur de grandes plages de température, le tout à plus basse consommation. "Nous en sommes à la deuxième génération, la STT-Mram, rappelle Bernard Dieny. Elle est produite en volume depuis 2018 par Everspin Technologies et par de grands fondeurs de semi-conducteurs comme TSMC, GlobalFoundries, Samsung, UMC et Intel, sur des principes reposant sur certains de nos brevets clés."
Cette excellence française s’inscrit dans un important héritage dans le magnétisme. Elle est consacrée par deux prix Nobel de physique : Louis Néel, en 1970, pour sa découverte de l’antiferromagnétisme et du ferrimagnétisme, et Albert Fert (conjointement avec l’allemand Peter Grünberg), en 2007, pour sa découverte de la magnétorésistance géante, rapidement mise en œuvre dans les têtes de lecture des disques durs, puis dans les capteurs magnétiques.
Des experts... et un manque d’investissements
Alors que la compétition mondiale s’intensifie, la France se distingue par l’efficacité de sa recherche. "En dix ans, le budget de fonctionnement de Spintec s’est élevé à 35 millions d’euros, confie Bernard Dieny. C’est peu en comparaison de l’effort de près de 1 milliard d’euros consenti notamment au Japon. Mais nous sommes reconnus au niveau mondial pour la qualité de nos communications et de nos brevets. Nous sommes particulièrement bons en recherche amont dans l’échelle de maturité technologique de 1 à 4. Ce qui nous manque, c’est de monter jusqu’à la pré-industrialisation au niveau 7, comme le font les Japonais." Une lacune que Spintec espère combler avec la mise en place, à l’instar de l’université de Tohoku, d’une ligne pilote de fabrication de circuits spintroniques sur plaquettes en silicium de 300 mm. La balle est dans le camp des pouvoirs publics pour financer cet investissement de 20 millions d’euros. La France joue sa place dans la course mondiale.
À travers ses start-up en spintronique, l’Hexagone se targue de couvrir toute la chaîne de valeur de l’industrialisation : les capteurs magnétiques, avec Crocus Technology et Crivasense Technologies, la mémoire Mram, avec Antaïos, les procédés de fabrication, avec Spin-Ion Technologies, et le test, avec Hprobe. Trois de ces pépites sont issues de Spintec : Crocus Technology, Antaïos et Hprobe. "Ce qui nous manque, c’est un gros industriel des semi-conducteurs, regrette Dafiné Ravelosona, l’un des cofondateurs de Spin-Ion Technologies. STMicroelectronics a choisi de miser sur une autre technologie, la mémoire à changement de phase, pour l’embarqué. Nous ne désespérons pas de le rallier à la mémoire Mram." Bernard Dieny tire néanmoins la sonnette d’alarme. "États-Unis, Chine, Japon, Corée du Sud, Taïwan… Tous les grands pays technologiques boostent leurs investissements dans la spintronique, affirme-t-il. Les investissements en Europe ne sont pas à la hauteur des enjeux. Pour rester dans la course, nous devons passer à la vitesse supérieure."
La spintronique est aujourd’hui une réalité industrielle dans les disques durs, les capteurs magnétiques et la mémoire Mram. "L’essentiel du développement va venir au cours des cinq prochaines années, avec un grand potentiel économique, promet Bernard Dieny. Une opportunité à saisir en France. L’État devrait y investir au moins autant que dans les technologies quantiques."
La spintronique, c’est quoi ?
La spintronique ou électronique de spin est le mariage intime de l’électronique et du magnétisme. Elle exploite les propriétés quantiques de l’électron pour booster les performances de composants existants, comme les capteurs magnétiques, ou pour en créer de nouveaux, par exemple la mémoire magnétique Mram, plus performants que leurs équivalents traditionnels utilisant seulement la charge électrique de l’électron. Elle repose sur la conception, le dépôt sur silicium et la caractérisation de couches magnétorésistives d’épaisseur nanométrique, restant compatible avec la production actuelle de puces.
5 pépites françaises
-
Crivasense Technologies
- Création en 2014 à Saint-Aubin (Essonne)
- 20 personnes
- 35 familles de brevets
- Fondée par essaimage du Laboratoire nanomagnétisme et oxydes (LNO) à Paris-Saclay, la start-up développe un savoir-faire dans la conception, la déposition et la caractérisation de matériaux magnétiques, améliorant la sensibilité et le rapport performances-bruit des capteurs magnétiques. Elle développe des capteurs d’angle, de vitesse et de position commercialisés dans l’automobile par le groupe Allegro MicroSystems, ainsi que des capteurs spécifiques pour des marchés de niche (défense, aérospatiale, pétrole, médical...). -
Spin-Ion Technologies
- Création en 2017 à Palaiseau (Isère)
- 8 personnes
- 3 familles de brevets
- Créée par essaimage du Centre de nanosciences et de nanotechnologies (C2N) à Palaiseau, la start-up propose un procédé de traitement des couches magnétiques par bombardement aux ions d’hélium afin d’en supprimer les défauts structuraux. Il devient possible de décupler la densité des mémoires magnétiques Mram. De quoi leur ouvrir les applications des serveurs en remplacement de la mémoire Dram, alors que sa faible densité la cantonne aujourd’hui à l’embarqué, en substitution des mémoires flash et Sram. -
Antaïos
- Création en 2017 à Grenoble (Isère)
- 10 personnes
- 10 familles de brevets
- Issu du Spintec à Grenoble, Antaïos développe la prochaine génération de mémoire magnétique, la SOT-Mram. Il offre la capacité de remplacer dans l’embarqué, non seulement la mémoire flash comme mémoire de travail, mais aussi la Sram, comme antémémoire de stockage des données temporaires de traitement, ce qui n’est pas possible avec la génération actuelle STT-Mram. Avec, à la clé, une réduction significative de la taille et de la consommation. Son modèle est de licencier sa technologie à des fondeurs de semi-conducteurs comme TSMC, GlobalFoundries et UMC. -
Hprobe
- Création en 2017 à Grenoble (Isère)
- 10 personnes
- 2 familles de brevets
- Fondé par essaimage du Spintec à Grenoble, Hprobe développe l’équipement de test magnétique à l’échelle industrielle de composants comme les mémoires Mram et les capteurs magnétiques de nouvelle génération. Par rapport aux systèmes disponibles pour les disques durs ou la recherche en laboratoire, son équipement offre l’avantage d’être 30 à 100 fois plus rapide. Et la pépite travaille au développement d’une prochaine génération de testeur encore plus rapide et plus performante. Elle a vendu quatre testeurs en 2019 et espère en écouler six en 2020. -
Crocus Technology
- Création en 2004 à Grenoble (Isère)
- 175 personnes
- 160 familles de brevets
- Fondée par essaimage de Spintec à Grenoble, la société réalise des capteurs magnétiques fondés sur la magnétorésistance à effet tunnel (TMR), une technologie spintronique qui offre l’avantage d’améliorer la sensibilité, le rapport performances-bruit et la stabilité en température, tout en réduisant la consommation. Elle fonde aussi son savoir-faire sur l’intégration du circuit de traitement rendant ses capteurs intelligents. Elle commercialise ses produits depuis 2019 pour des applications dans l’électroménager, l’automobile, les mobiles et le médical.






