«Ce qui rythme les cadences des avionneurs, ce n’est plus la demande, c’est l’offre.» C’est à un retournement de situation historique qu’est confronté le secteur aéronautique, juge Olivier Andriès. Le directeur général de Safran a participé mardi 8 novembre aux Assises de l’Industrie organisées par L’Usine Nouvelle. Ses propos résument les tensions actuelles au sein de cette filière, mais aussi d’une grande partie de l’industrie française. La production se trouve aujourd’hui limitée, non pas tant par les commandes des grands donneurs d’ordre, que par la pénurie de main-d’œuvre et les problèmes d’approvisionnement.
«Tout l’enjeu de la chaîne de fournisseurs, c’est sa capacité à suivre la montée en cadence, a expliqué Olivier Andriès. La résilience et la souveraineté sont devenues des enjeux stratégiques de premier ordre.» Ses propos rappellent les doutes déjà émis par Safran quant à la possibilité, pour l’ensemble des sous-traitants, de suivre le planning défini par Airbus. Cet été, l’avionneur a d’ailleurs décalé son objectif et vise désormais un rythme de 65 A320 par mois début 2024, puis 75 en 2025, contre environ 60 en 2022. Le groupe a en outre revu à la baisse dans le même temps son ambition de livrer 720 appareils cette année, et vise à présent 700 livraisons.
Une succession de crises
Premier acte à l'origine de cette situation exceptionnelle: la pandémie de Covid-19. «Lorsque le trafic aérien est reparti au milieu de l’été 2021, il s’est posé un problème de ressources humaines à l’échelle mondiale», affirme Olivier Andriès. Et le dirigeant de fournir l’exemple de forges et de fonderies nord-américaines, en particulier dans l’Oregon. Ayant fortement réduit leurs effectifs, elles se retrouvent aujourd’hui en peine pour recruter suffisamment de collaborateurs. Des sous-traitants qui mettent en œuvre une politique généralisée de hausse de prix. «Nous sommes confrontés à des oligopoles qui pratiquent une politique malthusienne», a glissé le patron de Safran.
Le deuxième acte, c’est la guerre en Ukraine et ses conséquences sur le marché de l'énergie et celui des matières premières. «On sentait déjà des tensions, mais le conflit les a exacerbées, a souligné Olivier Andriès. Aujourd’hui, les problèmes d’approvisionnement concernent les métaux, comme le titane, essentiel pour certaines parties des moteurs d’avion, mais aussi le nickel et l’aluminium.» Autres sources d’inquiétude pour le secteur: les produits chimiques, également en tension.

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La hausse du prix du gaz n’est pas non plus sans conséquence, comme l’illustre le report annoncé récemment de l’investissement de 250 millions d’euros de la nouvelle usine de Feyzin (Rhône), dédiée aux freins carbone. Une production qui se sert du gaz comme matière première et qui est aujourd’hui assurée dans une usine française, à Villeurbanne (Rhône), et deux autres aux Etats-Unis et en Malaisie. «Entre 2019 et 2023, les prix de l’électricité et du gaz ont été multiplié par cinq en France, alors qu’ils sont restés relativement stables dans les deux autres pays où cette production est assurée», chiffre le patron de Safran. Et le dirigeant de trancher: «Je ne peux pas, dans ce contexte, prendre la décision de lancer une quatrième usine en France.» Déjà retardé par la pandémie, le projet aurait dû voir le jour en 2024. Il est donc mis sur pause pour deux ans et désormais envisagé, au plus tôt, pour 2028.
La carte Aubert et Duval
«Il n’y a pas de souveraineté et de compétitivité si nous ne disposons pas d’une énergie à un prix compétitif, a encore appuyé Olivier Andriès. La crise en Ukraine n’a fait qu’exacerber le différentiel de compétitivité entre l’Europe d’une part, et les Etats-Unis et l’Asie d’autre part.» Safran, comme bien d'autres industriels, verra d'un bon oeil la mise en place par le gouvernement d'un éventuel bouclier tarifaire. Au vu de cette situation délicate, l'industriel et ses fournisseurs cherchent à reprendre la main. Mais les marges de manœuvre sont faibles.
Principal joker détaillé par Olivier Andriès lors des Assises de l’Industrie: l’acquisition imminente d’Aubert et Duval, la filiale du groupe Eramet spécialisée dans le titane. L’opération, engagée avant le conflit, est menée avec Airbus et le fonds Tikehau ACE Capital. Une acquisition qui touche directement à la souveraineté: Aubert et Duval est un élaborateur de superalliages stratégiques pour l’aéronautique, utilisés par exemple pour des pièces situées dans les parties chaudes des moteurs d’avion. Un maillon central notamment pour le Scaf, le futur avion de combat européen.



