La flambée des prix de gaz pourrait remettre en cause le projet d'usine de Safran près de Lyon

L’usine de disques de freins carbone de Safran à Feyzin (Rhône) ouvrira au plus tôt en 2028, avec quatre ans de retard. L’explosion du prix du gaz remet en question la viabilité économique de cet investissement de 250 millions d‘euros. Le groupe cherche à obtenir des garanties auprès de ses partenaires et des pouvoirs publics.

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Safran train d'atterrissage
Safran doit ouvrir une nouvelle usine de disques de freins carbone.à Feyzin (Rhône) en 2028. Mais l'explosion du prix du gaz fait tanguer le modèle économique de cet investissement.

L’explosion du prix du gaz va-t-elle torpiller les investissements industriels en France ? Une problématique qui touche de plein fouet les activités énergivores telles que les engrais, la chimie, la papeterie, la sidérurgie mais aussi… l’aéronautique. Safran en fait l’amère expérience cet automne : le contexte énergétique fragilise son projet d’usine de fabrication de disques de freins carbone pour avions à Feyzin (Rhône), près de Lyon. Cet investissement, qui pourrait peser 250 millions d’euros et quelque 200 emplois à terme, avait obtenu l’appui direct du ministre de l’Economie, Bruno le Maire. Il avait servi d'exemple de projet de réindustrialisation au président de la République, Emmanuel Macron, lorsqu’il avait visité le site de l’équipementier aéronautique à Villeurbanne en 2019.

« Aujourd’hui, dans le contexte européen actuel, avec un choc énergétique violent qui a pour corollaire une envolée des prix du gaz, il pourrait ne pas être forcément rationnel de choisir la France, prévient Cédric Goubet, le président de Safran Landing Systems. Si les conditions de réalisation de ce projet débouchaient sur un retard, ou si les conditions économiques prévisibles à cet horizon n’étaient plus réunies, cela pourrait nous amener à investir ailleurs. » Des propos tenus mercredi 5 octobre, en marges de l’inauguration, à Vélizy (Yvelines), d’un laboratoire d’essais dédié aux systèmes d’atterrissage et de freinage du groupe.

Une équation économique et énergétique bien différente

Un coup dur pour Safran alors que ce projet d’envergure a déjà souffert des conséquences de la pandémie : prévue initialement pour 2024-2025, l’ouverture est désormais envisagée au plus tôt en 2028, comme l’a officialisé Safran ce même jour. Désormais, c’est l’explosion du prix du gaz qui vient jouer les trouble-fêtes. « Nous devons avoir un niveau de confiance suffisant sur le fait que le prix et l’approvisionnement en gaz restent compatibles avec l’implantation d’un tel projet en France, rappelle Cédric Goubet. Les termes initiaux de l’équation qui ont conduit au choix de la France ne sont plus les mêmes. »

Il faut dire que le contexte énergétique n’a plus rien à voir avec celui de 2019, au moment de l’annonce du projet, en raison des tensions géopolitiques liées au conflit en Ukraine avec la Russie. L'officialisation était intervenue après un « coup de gueule » du directeur général d’alors, Philippe Petitcolin, contre les contraintes administratives françaises rencontrées selon lui dès le démarrage de ce nouvel investissement. Quand le prix du gaz s’établissait début 2019 aux alentours de 30 à 40 euros le MWh, il est aujourd’hui cinq à six fois plus élevé. Or, comme il faut cinq ans pour faire aboutir ce type d’installation en France, comme le souligne Safran, il va vite falloir trancher : le groupe a besoin de nouvelles capacités de production en 2028.

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Safran, premier acteur mondial des disques de freins carbone

Si Safran a tant besoin de gaz pour ses disques de frein carbone, c’est qu’il l’emploie comme matière première pour la production de ces éléments intégrés au niveau du rotor et du stator du train d’atterrissage. En deux mots : il s’agit de mettre une préforme de fibres de carbone sous vide sur laquelle on précipite des atomes de carbone, extraits du gaz, pendant plusieurs semaines. Un produit issu du spatial que Safran, un temps en lien avec Alstom, a introduit dans l’aviation dès les années 1980. Devenus depuis un standard aéronautique dans les grands programmes récents, les disques de freins carbone n’ont cessé de gagner du terrain face à ceux constitués en acier, car plus légers et plus résistants.

Avec plus de 10 700 avions civils équipés auprès d’environ 500 compagnies aériennes, Safran s’est arrogé 55% de part de marché sur le segment des avions commerciaux de plus de 100 places, pour le marché des avions neufs et celui de la rénovation, devant l'américain Collins Aerospace (Raytheon Technologies). L'équipementier équipe entres autres les Airbus A320, A330 et A350, mais aussi le Boeing 787 ainsi que certains appareils de Dassault et de Bombardier. Chaque année, l’industriel produit entre 1500 et 1700 tonnes de carbone par an, via trois usines : Villeurbanne, Walton (Kentucky, Etats-Unis) et Sendayan (Malaisie). Le site de Feyzin doit permettre à Safran de passer le cap des 2000 tonnes de carbone produites par an, un niveau adapté aux prévisions de croissance du trafic aérien d’ici la fin de la décennie.

Safran peste toujours contre certains blocages...

Et ce grâce à un procédé de fabrication inédit, en mesure d’assurer une grande partie de la compétitivité de cette future installation française. A savoir : beaucoup moins de gaz grâce à un système de recyclage. « Avec ce nouveau procédé, le rendement peut être amélioré d’un facteur 4 ou 5, ce qui entraîne une importante baisse du coût de production et des émissions, précise Cédric Goubet. C’est ce qui permet de maintenir cette production en France, qui ne serait pas sinon compétitive par rapport à d’autres options pour ce type d’activité très particulier. » Mais l’avantage compétitif du procédé est en train de partir en fumée.

Car le prix du gaz dans les pays où Safran produit déjà des disques de freins carbone ne dépasse pas les 100 euros le MWh. « Concernant le prix du gaz, le différentiel de prix entre la France d’une part, les Etats-Unis et la Malaisie d’autre part, n’est plus du tout la même pour le moment », fait savoir Cédric Goubet. Ces deux pays avaient d’ailleurs été mis en balance en 2019 lorsqu’il avait fallu trancher sur l’emplacement d’un quatrième site de production. Le site France avait in fine été sélectionné à grands renforts de soutiens publics et de facilités diverses.

Alors que l’acheminement d’une ligne haute tension par RTE pour approvisionner en électricité le futur site pourrait prendre 5 ans, Safran peste une fois encore contre l’inertie des pouvoirs publics. « En France, l’installation d’une nouvelle usine est intrinsèquement plus compliquée que dans les autres pays où nous opérons, tranche Cédric Goubet. Nous sommes en train de réengager l’ensemble des parties prenantes, la métropole, le conseil régional, l’Etat, la préfecture et RTE. Ce projet dépend de cette mobilisation et de la tenue des engagements des différents protagonistes. » Sinon ? Chez Safran, l’hypothèse d’un autre emplacement pour cette quatrième usine n’est officiellement pas d’actualité.

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