D’après le baromètre annuel de l’innovation de l’Office européen des brevets, publié ce mardi 19 mars 2024, les dépôts de demandes de brevets ont progressé de 2,9% en 2023 en Europe. Comment analysez-vous cette évolution et sa répartition géographique ?
En premier lieu, c’est une tendance planétaire, car les demandes de brevets à l’OEB émanent de toutes les nations désirant une protection par le brevet en Europe. Elle reflète la centralité de l’innovation au cœur de l’économie, augmentant plus vite que la croissance du PIB.
Ensuite, la demande mondiale de brevets se rééquilibre en raison de l’émergence rapide d’un pôle d’innovation majeur en Asie. Les statistiques montrent une progression de 21% de la part de la Corée du Sud ou encore de 9% pour la Chine… C’est un mouvement de fond. Ces acteurs prennent position sur les secteurs les plus dynamiques, à savoir les télécommunications numériques, l’informatique, les semi-conducteurs et les batteries.
Quelle est la situation particulière de l’Europe ?
Les chiffres sont bons même si l’augmentation est moins rapide qu’ailleurs. Le numérique et les télécommunications – des secteurs d’activité dans lesquels l’Europe n’est pas dominatrice - portent la demande.
Les industries traditionnelles qui tractent les pays européens sont quant à elles soumises à des transformations. L’exemple le plus frappant est celui de l'automobile qui bascule vers l’électrique.
Cela se traduit par une baisse des efforts de R&D et de demandes de brevets dans des domaines comme celui du moteur thermique et par une augmentation en parallèle dans les batteries électriques.
L’Allemagne concentre 12,5% des demandes de brevets, contre 5,4% pour la France. Comment expliquez-vous cet écart ?
L’Allemagne domine habituellement la France, car elle est plus peuplée, plus industrielle et possède une plus forte culture du brevet. L’écart est systémique.
Mais, si on compare ces deux grands pays à leurs voisins européens, les petits pays se révèlent plus dynamiques en proportion : la Finlande, la Suisse, le Danemark, les Pays-Bas font davantage de demandes de brevets au regard de leur nombre d’habitants.
On constate même une légère baisse de 1,5% en France. Est-ce inquiétant ?
Ce n’est pas inquiétant. La principale demande de brevets en France vient des transports, incluant l’automobile et l’aéronautique – un point fort français. La demande pour l’automobile traditionnelle étant déclinante, c’est un facteur de baisse, mais généralisé à l’ensemble du globe.
En revanche, la France, avec +18,2%, a beaucoup progressé dans les technologies informatiques, principal moteur de l’innovation au niveau mondial. On assiste à un rattrapage qui n’est pas uniquement le fait de spécialistes tels que Thales ou Dassault Systèmes. Les inventions proviennent de toutes les industries.
Pouvez-vous donner le détail de cette significative amélioration de la demande de brevets en informatique ?
Le principal facteur nourrissant cette progression est l’IA, grâce aux briques de base (réseaux de neurones, puces…) et aux applications pour résoudre des problèmes techniques dans l’industrie. C’est une nouvelle très positive, qui signifie que la France décolle dans ce domaine-là.
Concernant les technologies quantiques, on observe une forte augmentation mais l’ordre de grandeur reste très petit.
La recherche publique porte l’innovation en France, d’après votre communiqué officiel. Est-ce une singularité ?
Oui, la France est caractérisée par ses puissants organismes de recherche comme le CEA, le CNRS, l’Inserm et l’Ifpen, qui pèsent très lourd. Cette année, le CEA est le demandeur numéro 1 mondial à l’OEB, dans la catégorie des universités et organismes de recherche publique. Le seul pays comparable, à mes yeux, est la Corée du sud.
Ces organismes sont pour la plupart bien placés dans des problématiques majeures de l’innovation, comme la transition énergétique. Le CEA, le CNRS et l’Ifpen forment le trio de tête dans le monde, parmi les organismes de recherche, concernant la demande de brevets dans l’hydrogène. Et l’Inserm fait très bonne figure dans le secteur de la santé.
A en croire votre baromètre, l’Île-de-France est la région la plus innovante, devant la Bavière. Est-ce une situation durable ? Et comment expliquez cette performance de la région francilienne ?
A mon sens, ce qui est durable, c’est que l’Île-de-France et la Bavière soient au top, ce qui se confirme cette année.
L’Île-de-France représente 64% de demandes de brevets au plan national, ce qui est considérable. Ce n’est pas lié à une technologie ou à un industriel en particulier. C’est justement la force de cette région de bénéficier d’un tissu industriel varié, de grands industriels, de puissants organismes de recherche et université et d’un écosystème de start-ups infusent tous les domaines technologiques.
La demande de brevets venant d’Île-de-France a progressé de 2,1%, tandis qu’elle a baissé dans la plupart des autres régions. Cette concentration est-elle un danger ?
C’est le prix à payer pour que la région francilienne soit dans la course mondiale à l’innovation. Mais cela n’empêche pas l’existence d’autres pôles plus spécialisés : la chimie et la biotechnologie à Lyon, la microélectronique et les semi-conducteurs à Grenoble, etc.
Le brevet unitaire est entré en vigueur à l’OEB en juin 2023. Pouvez-vous expliquer son utilité ? Rencontre-t-il le succès escompté ?
Ce brevet unitaire était en préparation depuis 30 ans. Jusqu’alors, le déposant n’avait autre choix que de passer par une procédure d’examen centralisé et, quand le brevet était accordé, il pouvait demander dans les différents pays un brevet national, opposable en cas de litige devant les tribunaux du pays en question.
Le brevet unitaire donne lieu à un titre unique, valide dans 17 Etats membres de l’Union européenne. Les éventuels litiges sont portés devant une juridiction dédiée, basée à Paris. On crée un brevet communautaire. C’est un changement majeur.
Le taux d’adoption est d’ores-et-déjà de 23%. Nous sommes en avance de deux ans sur notre calendrier. Le décollage est sensible en Europe, en particulier de la part des PME : pour ces structures, le brevet unitaire est moins cher, moins complexe à demander…
Deeptech Finder, un zoom sur l’innovation deeptech
Instauré en novembre dernier par l’OEB, l’observatoire Deeptech Finder permet de découvrir les deeptechs européennes et de les ventiler selon divers aspects : situation géographique, levées de fonds, secteur d’activité, thématique d’innovation… « Grâce à nos études, on sait que les dépôts de brevets attirent les investisseurs et on voulait que les deeptech acquièrent de la visibilité sur le sujet », justifie Yann Ménière.



