I&T : Depuis la publication du dernier rapport de l’OEB sur la fabrication additive, quelles évolutions avez-vous observées ?
Yann Ménière : Dans notre premier rapport de 2020, nous nous étions concentrés sur les demandes de brevets en Europe. Avec cette nouvelle étude menée au niveau mondial, l’OEB confirme la tendance à la croissance de l'innovation en fabrication additive. Entre 2013 et 2020, nous avons constaté que les demandes de brevets en la matière ont augmenté 8 fois plus rapidement que pour l'ensemble des technologies. Les États-Unis maintiennent leur leadership avec 40 % de toutes les familles de brevets internationales liées à l'impression 3D entre 2001 et 2020, suivis de l'Europe, qui contribue à hauteur de 33 %. L'Allemagne demeure le premier pays européen demandeur de brevets avec 41 % de la part de l'Europe, derrière on retrouve la France et le Royaume-Uni, avec chacun une part de 12 % des demandes.
C’est un marché en effervescence. En 2022, il a atteint 18 milliards de dollars, contre 6 milliards en 2016, soit une multiplication par trois en six ans. Selon les estimations de Wohlers Associates, ce marché pourrait dépasser les 50 milliards de dollars d'ici 2028.
Sur quelles avancées technologiques portent les demandes de brevets ?
Les avancées touchent uniformément tous les segments de la fabrication additive. Tout commence par l'innovation dans les matériaux et les machines. Les procédés d’impression 3D varient, allant du jet de liant à l'extrusion de matériaux, en passant par le laminage de feuilles, la photo-polymérisation de résine et le dépôt sous énergie concentrée. Ensuite, nous assistons à l'extension de la technologie à de nouveaux matériaux tels que les polymères, la céramique, le ciment et les tissus vivants.
Globalement, l’augmentation de la vitesse d’impression, l’amélioration de la qualité des produits finis, ainsi que la possibilité d’imprimer des matériaux composites, ouvrent de nouvelles perspectives d'application pour les industriels.
Quelles sont ces perspectives ouvertes en matière d'applications ?
Initialement limitée au prototypage il y a une dizaine d’années, cette méthode s’est rapidement imposée comme une technologie de rupture et confirme sa valeur pour de nombreuses industries. Nous observons une augmentation significative de son application, notamment dans les transports, l'aéronautique, l'énergie et les machines-outils. Cette tendance est prometteuse pour l'Europe, qui compte de nombreuses industries traditionnelles et voit en l'impression 3D une opportunité de réinventer son tissu industriel en développant des designs et des structures plus complexes.
Quels sont les principaux acteurs de l’innovation dans l'impression 3D ?
Les universités et les organismes publics de recherche représentent environ 12 % de l'ensemble des dépôts de brevets. Parmi les 10 universités et hôpitaux en tête de l'innovation, 5se trouvent aux États-Unis. En Europe, l’Allemagne est le leader incontesté avec son institut Fraunhofer Gesellschaf, mais nous constatons également une forte contribution des acteurs français, couvrant différentes facettes de la recherche fondamentale, tels que le CNRS, acteur de la recherche généraliste, le CEA axé sur l'énergie, et l'Inserm se concentrant sur la santé. Toutefois, l'industrie prend de plus en plus le relais de l'innovation.
Avec 431 demandes de brevet en 2020, la France occupe la deuxième place en Europe, selon le rapport. Quels sont les secteurs français les plus friands d’innovations ?
Comme évoqué, la France possède déjà un écosystème favorable à l'innovation et à la technologie de la fabrication additive. Durant la dernière décennie, elle a apporté des contributions notables dans les secteurs de l'aérospatial et de l'aéronautique, notamment avec Safran, adoptant la fabrication additive pour la fabrication de turbines complexes en matériaux avancés. Ce champion français représente 7,1 % de toutes les familles de brevets déposées dans ces deux domaines. L'impression 3D a également trouvé des usages innovants dans l'énergie (6,8 %), la construction (6,4 %), les chemins de fer (6,3 %), et récemment dans l’industrie optique, portée par EssilorLuxottica, spécialiste reconnu de verres optiques.
Que nous apprennent ces dépôts de brevets sur les orientations futures ?
La fabrication additive est désormais bien établie dans les secteurs de l'aéronautique et de l'énergie, mais nous prévoyons que la prochaine grande bataille se jouera dans le domaine de la santé. Les dépôts de brevets émanant de la recherche et des universités américaines sont en augmentation dans ce domaine, et un enjeu concurrentiel pour l’Europe commence déjà à se dessiner.



