Face à la triple épidémie inédite de grippe, de bronchiolite et de Covid-19 en France, le gouvernement pourrait restaurer très rapidement l’obligation du port de masques sanitaires dans les lieux clos, en particulier dans les transports. Depuis le début 2022, avec l’assouplissement des gestes barrières face à la pandémie de Covid-19, notamment avec l’abandon des masques obligatoires, la filière industrielle des masques chirurgicaux et FFP a nettement accusé le coup. Actuellement, selon le Syndicat des Fabricants français de masques (F2M), seulement 20% des capacités de production installées dans l’Hexagone poursuivraient la fabrication. La grande majorité des capacités est actuellement sous cocon mais une partie a déjà disparu.
En quelques mois, Eurasia Meditech a jeté l’éponge au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), la Coop des Masques à Grâce (Côtes d’Armor) a été liquidée, Dräger a licencié les salariés de son unité à Obernai (Bas-Rhin), Kolmi-Hopen a fermé son usine de Beaucouzé (Maine-et-Loire) deux ans après sa mise en service. La liste n'est pas exhaustive. Dans nombre d’usines, les unités de fabrication ont été mises sous cocon, les salariés ont été redéployés sur d’autres productions ou fonctions, en attendant une éventuelle reprise.
Une filière industrielle souveraine de masques et de matières premières créée en moins d’un an en France
Cette filière industrielle avait pourtant accompli un miracle : permettre à la France d’assurer sa souveraineté pour la production de masques sanitaires. Début 2020, au démarrage de la pandémie de Covid-19, les capacités se limitaient à seulement 3,5 millions d’unités par semaine. Début 2021, elles avaient été portées à 100 millions. Près d’une trentaine d’unités de production ont été mises sur pied, sur tout le territoire. Qu’il s’agisse de la production de masques chirurgicaux et de type FFP, mais aussi de la fabrication cruciale du meltblown, la matière première filtrante indispensable. Au final, toute la chaîne de valeur a été intégralement sécurisée sur le sol français en moins d’un an ! De quoi faire face à l’épidémie et se prémunir contre de nouvelles pandémies respiratoires, sans la moindre dépendance à des importations.
Les masques toujours importés en nombre via les achats publics
Sans surprise, la baisse de la demande générée par la fin des obligations a porté un coup aux cadences de production des derniers mois. Mais la filière souffre d’un autre facteur très pénalisant incarné par les achats publics de masques. «Le problème aujourd’hui c’est que le guide des achats publics et privés publié en janvier 2022, instaurant d'inclure l'empreinte environnementale, la préférence européenne, et de limiter le poids économique, est loin d'être appliqué. Il faut une profonde évolution des acheteurs qui privilégient aujourd'hui toujours le prix au détriment de notre souveraineté et de notre décarbonation», assène Jeanne Lemoine, co-présidente du syndicat F2M.
Malgré la souveraineté française retrouvée pour la production de masques sanitaires, les importations n’ont jamais cessé. A ce titre, les chiffres des douanes sont éloquents. A août 2022, sur les 12 derniers mois, la France a exporté 49 millions de masques FFP, pour une valeur de 31 millions d’euros. En parallèle, nous avons importé plus de 199 millions de FFP, dont près de la moitié depuis l’Asie, pour une valeur de plus de 45 millions d’euros.
Dumping et crise énergétique favorisent l’unique critère du prix pour les masques sanitaires
Ces chiffres traduisent l’importance du prix dans les critères de choix, avec un déficit commercial d’environ 150 millions de masques en volume pour seulement 14 millions d’euros en valeur. Le prix continue ainsi d’être le premier critère de choix pour les acheteurs, au détriment de la filière française. Celle-ci est d’une part frappée par la crise énergétique actuelle, à l’inverse des concurrents extra-européens, dont certains en Asie sont ouvertement accusés par le F2M de dumping, écoulant leurs masques sanitaires en-dessous du prix des matières premières. En conséquence, une multitude d’acheteurs publics, qu’il s’agisse d’établissements de soins, de municipalités, de départements ou même d’instances nationales ne prennent pas en compte la clause de préférence européenne, malgré les efforts et les aides des collectivités locales et de l’Etat pour soutenir la création d’une filière industrielle complète en France. Sur les 40 appels d’offres publics enregistrés depuis le début 2022, moins de 25% des commandes de masques incorporaient cette clause ! Au passage, à l’heure où les exigences de décarbonation sont grandissantes, un «masque importé arrive très carboné», souligne Jeanne Lemoine, puisqu’à sa fabrication s’ajoute l’empreinte environnementale du transport par conteneur à travers la planète quand des circuits courts sont à disposition immédiate.
50% des capacités de masques prêtes à redémarrer la production immédiatement
Le retour à une obligation du port du masque pourrait donner un peu d’air à la filière qui se tient prête. «Environ 40% des capacités installées pourraient redémarrer immédiatement demain si besoin. Si on nous demande de produire des masques pour assurer à nouveau la protection dans les transports publics par exemple, et également dans les lieux clos, nous serions en capacité de livrer rapidement les quantités nécessaires, nous conservons notre souveraineté. Mais jusqu'à quand, s'il n'y a pas de réelles évolutions des comportements des acheteurs?», juge Jeanne Lemoine.
Le syndicat F2M se félicite par ailleurs d’avoir arraché un amendement dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) 2022, et ce malgré l’utilisation du 49-3, pour proroger d’encore un an une TVA à seulement 5,5% pour les masques sanitaires made in France. La mesure, initiée pour 2021 avait été prorogée déjà jusqu’à fin 2022, et devrait donc être reconduite jusqu’à fin 2023. C’est déjà ça.



