Le prochain parfum à la mode comptera peut-être parmi ses composants des fleurs ayant poussé dans une ferme verticale, localisée dans un ancien centre logistique d’un industriel agroalimentaire. C’est en effet dans les locaux de Jungle, situés à Château-Thierry (Aisne), que poussent désormais une douzaine de variétés de fleurs, parmi lesquelles le muguet. Un exploit dont se réjouit Gilles Dreyfus, président et co-fondateur de l'entreprise, tant la fleur de muguet était jusqu’à présent quasi-impossible à utiliser en parfumerie.
Pour la société, créée en 2016 avec l’ambition de faire pousser des plantes pour l’alimentation, il s'agit d'une diversification stratégique. « Jungle est né d’une prise de conscience que j’ai eue en lisant un article du Financial Times qui traitait de l’aberration du transport alimentaire. En trois lignes, à la fin de l’article, il était question des fermes verticales », se souvient-il. Entre-temps, il approfondit ses compétences sur le sujet, notamment en voyageant, rencontre celui qui deviendra son associé, Nicolas Séguy, puis Jungle se lance à Lisbonne (Portugal).
Neuf mètres de hauteur sous plafond
Sept ans plus tard, c’est donc dans la région des Hauts-de-France qu’est désormais basée l’entreprise, qui emploie 38 personnes dont 5 en recherche-développement – un chiffre qui devrait doubler dans les deux ans qui viennent. Dans le vaste entrepôt qui avoisine les bureaux, c’est une surface de 36 000 mètres carrés au sol qui sert à faire pousser des plantes de la germination à la récolte, puis à l’emballage avant expédition. La surface consacrée à la culture proprement dite est composée de six tours de neuf mètres de haut avec une emprise au sol de 40 mètres carrés.
Tout y automatisé. Dans l’espace sécurisé où il pénètre, Gilles Dreyfus a revêtu blouse blanche, charlotte et protège-chaussures « pour ne pas faire entrer d’insectes ou de bactéries », précise-t-il. Deux tours de culture se font face, séparées par un robot capable de charger et décharger les bacs, de les irriguer – « de quoi réaliser 98 % d’économie d’eau », indique le président -, tandis que des caméras NDVI surveillent en permanence la croissance des plantes. Le but de cette hyper automatisation ? « Avoir le moins d’intervention humaine dans cet environnement », explique Gilles Dreyfus, l’humain présentant toujours un risque de contamination. Parmi les projets d’investissement de l’entreprise dans les mois qui viennent, figure en bonne place l’amélioration du système de reporting data entre les zones de culture et les bureaux. A cet effet notamment, deux modules de R&D devraient être installés dans le bâtiment, l’un ce mois-ci, le suivant en juin.
diane moyssan Accord avec Firmenich
C’est donc dans une tour de ce type que le muguet et d’autres végétaux sont cultivés pour la parfumerie et la cosmétique. Discret sur ces projets, Gilles Dreyfus admet toutefois travailler sur la Centella Asiatica, une plante ne poussant pour l’heure qu’à Madagascar. « On travaille sur les pouvoir anti-oxydants, hydratants et cicatrisants de celle-ci pour pouvoir la reproduire dans une tour », confie-t-il. Pour le muguet, Jungle a noué un partenariat avec Firmenich, le groupe helvète spécialisé dans le parfum, qui a pris une participation dans son capital. L’extraction du parfum est d'ailleurs réalisée grâce à la technologie développée par Firmenich.
Reproduire l'odeur des fleurs destinées à la parfumerie dans une ferme verticale n'est pas chose aisée. Pourtant, la production made in Château-Thierry a passé le test haut la main. Le compositeur-parfumeur d’une grande maison de luxe appartenant à un groupe mondial a approuvé la solution de l'entreprise. Le fameux muguet fera ainsi partie de la formule retenue pour un parfum dont le lancement est prévu au premier trimestre de 2024, après « deux ans de tests », rapporte le président.
Importantes perspectives de production
Pour la firme, l’enjeu est de taille. Elle a réalisé en 2022 un chiffre d’affaires de 700 000 d’euros, qui devrait tripler cette année puis lui permettre d'atteindre la rentabilité en 2025, assure le fondateur. Nul doute que les nouvelles activités en direction de la parfumerie et des cosmétiques y participeront. Le contrat signé avec le groupe de luxe s'étend sur une période de cinq ans, indique Jungle, ce qui garantit une certaine prévisibilité sur le chiffre d’affaires. Une différence par rapport aux livraisons d’herbes destinées à la cuisine, soumises aux aléas de la demande des consommateurs. En diversifiant ses activités, la start-up passe d’une activité B to C à des relations B to B avec des fournisseurs certes exigeants mais qui devraient aussi y trouver quelques bénéfices.
En effet, tous les groupes de luxe ne cessent de mettre en avant leurs engagement en matière de RSE. Acheter des fleurs ayant poussé dans une ferme verticale réduira les frais de transport et d’acheminement, et donc leurs émissions de gaz à effet de serre, un des objectifs des « scope 3 », en rapprochant leurs lieux d’approvisionnement et de production. C’est aussi un moyen de contourner « les effets du réchauffement climatique sur les fleurs cultivées dans les pays émergents comme l’Inde, le Sri-Lanka… », rappelle Gilles Dreyfus.
Pour l’heure, Jungle affirme disposer de six plantes commercialement actives et six autres en recherche-développement. Le fondateur semble confiant sur l’impact de cette diversification, prévoyant déjà de construire de nouvelles tours pour planter davantage de végétaux pour tous les marchés de l’entreprise.
diane moyssan 


