Enquête

La défense, une diversification limitée mais bienvenue pour l'électronique française

Le réarmement est encore loin de saturer les usines françaises de la filière électronique. Mais les commandes s’accélèrent et le besoin d’innovation s’accentue.

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.Reflex CES. fournit des cartes électroniques au ministère des Armées et à des industriels européens de la défense.

«Participer à l’effort de guerre ? Nous sommes prêts, mais nous ne voyons pas encore les retombées du plan de réarmement Jean-Luc Logel, le patron de Centralp, résume bien la réalité de l’économie de guerre dans la filière électronique. Sa société est pourtant aux premières loges. Elle conçoit et fabrique des consoles de pilotage de fonctions pour blindés légers pour KNDS et Arquus. Disposant de deux sites de production à Vénissieux et Bron (Rhône), cette PME produit également les calculateurs de conduite de tir des mortiers et travaille pour la Marine nationale, en fournissant des systèmes de transmission radio pour les frégates. «On observe une accélération de certaines commandes, normalement étalées sur une dizaine d’années, qui nous pousse à doubler certaines cadences, complète Jean-Luc Logel. Nous pourrions passer en 3x8 si les volumes étaient au rendez-vous.»

À la tête de Reflex CES, qui conçoit des systèmes électroniques de haute technicité destinés aux applications radars et à la guerre électronique – principalement fondés sur des circuits programmables, dits FPGA, et de conversion de données –, Sylvain Neveu dresse le même constat. «La mobilisation se ressent dans les discours, mais tarde à se concrétiser en bons de commande.» Il faut dire que les marchés visés présentent des cycles longs. «Un nouveau programme avec un client offre une croissance à l’horizon de deux ou trois ans, le temps de développer la carte, puis de la qualifier pour les environnements de défense», décrit le directeur général de cette PME créée en 2000 et qui confie sa production à des sous-traitants français.

Situé à Lisses (Essonne), avec un pôle d’expertise et de R&D en Haute-Savoie, Reflex CES fournit le ministère des Armées, Thales, MBDA, l’allemand Hensoldt ou encore l’italien Leonardo. Pour elle, l’effort de guerre est davantage un défi d’innovation que de volumes. «Nos séries vont de 10 à 100 cartes par an. Une hausse des cadences est donc largement absorbable. En revanche, nos clients demandent des produits fondés sur les dernières ruptures technologiques pour répondre à l’intensification des conflits. Nous travaillons donc sur de nouvelles architectures.»

Manque de compétences

La volonté de la France et de l’Europe de se réarmer depuis le début de la guerre en Ukraine, renforcée avec la présidence de Donald Trump et le risque d’un retrait des États-Unis de l’Otan, s’est traduite par une hausse des dépenses militaires. Mais aussi par un regain d’intérêt pour la souveraineté. «Nos clients veulent des cartes électroniques de conception et fabrication européennes», constate Sylvain Neveu.

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«Nous avons également un site en Tunisie pour être plus compétitifs, mais nos clients de la défense veulent une production sur le sol français», abonde Patrick Marionneau, le président de la PME familiale Emka Électronique, dont les usines historiques sont à Pruniers-en-Sologne (Loir-et-Cher) et à Segré-en-Anjou-Bleu (Maine-et-Loire). Fournisseur de MBDA, Cilas, KNDS, Safran et Thales, ce sous-traitant a vu la défense bondir de 9 à 26% de son chiffre d’affaires depuis 2022. Pas de quoi saturer ses usines. Mais Emka Électronique peine à suivre le rythme des commandes, freiné par des ­difficultés de recrutement. «Nous souffrons de la raréfaction des BTS en électrotechnique, et il est très difficile de trouver des câbleurs électroniques, métier qui ne s’apprend plus à l’école», relève Patrick Marionneau, qui forme lui-même ses intérimaires pour embaucher les meilleurs.

Tous les composants critiques sont américains. Si demain Donald Trump interdisait leur livraison, la défense européenne ne pourrait plus produire.

—  Édouard Lepape, directeur général de NanoXplore

La disparition des compétences se traduit aussi par la quasi absence de la France dans la conception des composants. Reflex CES se fournit auprès des américains AMD, Altera (Intel) et Texas Instruments. Centralp les importe également, à l’exception de quelques pièces fournies par le franco-italien STMicroelectronics. «FPGA, processeurs, mémoires, convertisseurs : tous les composants critiques sont américains. Si demain Donald Trump interdisait leur livraison, la défense européenne ne pourrait plus produire», alerte Édouard Lepape, le directeur général de NanoXplore. La PME conçoit des processeurs de type FPGA à destination des satellites, fabriqués en France par STMicroelectronics. Après avoir récemment acquis la division Asic de l’isérois Dolphin Design, spécialiste des composants sur mesure pour la défense, NanoXplore veut encore étoffer son portefeuille pour ce secteur.

Longtemps décrié pour ses petits volumes, celui-ci apparaît désormais comme un relais de croissance pour une filière électronique en mauvaise passe. En témoigne le changement de stratégie de Kalray. Comptant à son capital Safran, MBDA et le fonds Definvest du ministère des Armées, la start-up née il y a quinze ans au CEA et qui produit des puces performantes pour le traitement parallèle de données a jusqu’ici privilégié les marchés des datacenters et de l’automobile. Mais face au regain d’intérêt du militaire pour la souveraineté, elle a monté une équipe chargée d’adapter son offre. «On peut travailler sur des variantes pour la défense sans attendre que les volumes soient là», évangélise son PDG, Éric Baissus. #

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3743 - Juin 2025

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