Entretien

« La décarbonation est un sujet de stratégie industrielle » estime Sylvie Padilla, responsable du service industrie de l'Ademe

Responsable du service industrie de l'Agence de la transition écologique (Ademe), Sylvie Padilla dirige les travaux de l'institution concernant la décarbonation du secteur manufacturier en France. Pour L'Usine Nouvelle, elle revient sur les enjeux et les difficultés de cette tâche, qui concerne tous les industriels.

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Sylvie Padilla
Pour réussir à réduire les émissions de carbone de 80% d'ici à 2050, Sylvie Padilla (Ademe) estime qu'il faut repenser l'outil industriel à l'aune de ces enjeux.

L'Usine Nouvelle - Dans la première partie du sixième rapport du Giec, les experts ont mis en avant la nécessité de parvenir à la neutralité carbone. Pour atteindre cet objectif, quelles stratégies peut mettre en œuvre l'industrie française?

Sylvie Padilla - Quand on parle de décarbonation de l'industrie, il existe plusieurs leviers. En premier lieu, il y a la sobriété : moins consommer d’énergie et moins émettre. On y retrouve aussi des stratégies d'électrification des procédés ou d’évolution du mix énergétique, avec des acteurs qui se tournent vers des énergies renouvelables plutôt que fossiles. Il peut aussi y avoir des leviers en termes d’efficacité matière. Si on fait de l'acier à partir de ferraille, cela produira moins d'émissions que si l'on utilise du minerai de fer. Ainsi, le recyclage peut induire des réductions d'émissions. Le dernier levier repose sur le captage de CO2, qui doit être suivi de son stockage ou de la valorisation de cette matière. C'est le dernier recours après l’intégration des premiers leviers.

Le captage-stockage de carbone est une stratégie critiquée, au bilan mitigé. Que reproche-t-on à cette approche?

D'abord, on peut se poser la question de la pérennité de cette stratégie. Si le stockage de carbone est un outil intéressant, il n'est qu'une partie transitoire de la solution globale. Il permet de récupérer du CO2 et de le mettre de côté. Sur le long terme, c'est la réduction de la consommation et des émissions qui seront les leviers les plus importants. Cette stratégie a aussi d'autres limites, qu'a détaillées l’Ademe dans son avis de juillet 2020. Son coût élevé en termes d’investissements est un frein important. Les zones de captation sont parfois éloignées des zones de stockage, par exemple en offshore en mer du Nord. Elles nécessitent donc toute une infrastructure logistique pour les relier entre elles. Aussi, cette technologie risque d'engendrer de forts coûts au niveau opératoire. On estime que ces procédés pourraient atteindre des pénalités énergétiques allant jusqu'à 20%. À ce stade, cela limite donc cette solution à des sites très fortement émetteurs et localisés dans des zones précises.

La stratégie nationale bas carbone fixe comme objectif pour l'industrie d'atteindre moins 35% d'émissions de carbone en 2030 (par rapport à 2015) et, en 2050, moins 80%. L’ampleur de cette ambition impose que tous les leviers soient activés, y compris avec des ruptures technologiques qu’il s’agit d’anticiper dès à présent. Cela suppose de repenser l’outil industriel à l’aune de ces enjeux de décarbonation.

Ces changements systémiques ne risquent-ils pas de nuire à l'industrie?

La décarbonation est un réel sujet de stratégie industrielle, notamment pour les secteurs fortement émetteurs. Tout d’abord parce que la contrainte du coût carbone est de plus en plus présente pour ces acteurs, mais aussi parce qu’un monde qui se « décarbone » va forcément voir évoluer ses besoins de production industrielle. Concrètement, si on construit moins de bâtiments neufs pour favoriser les rénovations, la question du niveau de production de ciment va se poser. Mais il faut avoir confiance dans la capacité des industriels à s'adapter.

Nombre de drivers actuels incitent les industries à se poser beaucoup de questions sur la décarbonation. Par exemple, des dispositifs comme le fonds décarbonation industrie du plan de relance accompagnent significativement les industriels pour investir dans un outil de production plus neutre en carbone. Dans ce cadre, la décarbonation devient un enjeu de compétitivité pour des acteurs qui souhaitent renouveler un parc de production qui a globalement peu bénéficié d’investissements récents.

Concrètement, comment pensez-vous que vont se traduire ces changements au niveau du parc industriel français?

En opposition au transport et au bâtiment, plus diffus, les enjeux de décarbonation de l'industrie sont très concentrés, en termes de sites et d'acteurs. Entre 70% et 80% des émissions sont couvertes par quelques centaines d'entreprises ou de sites en France. Le CO2 est majoritairement issu de l'industrie des minéraux, de la métallurgie et de la chimie. Certains industriels de ces secteurs énergo-intensifs ou fortement émetteurs sont territorialement concentrés : Dunkerque, Le Havre, Fos, la vallée de la chimie... C'est notamment autour d'eux que les enjeux de décarbonation vont se structurer. Ce qui ne veut pas dire que les autres industriels n'ont pas également à investir. Même s'ils ne jouent pas dans les mêmes catégories, des projets d’économies d’énergie pourraient renforcer leur compétitivité. C’est un mouvement de fond qu’il s’agit d’accompagner.

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