Arrêté sécheresse. Même si, en ce début d’été, les nappes phréatiques sont bien plus remplies que depuis deux ans, le terme revient sans cesse dans la bouche des industriels interrogés par Industrie & Technologies. Et pour cause : «Sans eau, pas de fabrication», résume Sandrine Beaufils, la déléguée générale de l’Alliance des acteurs de l’électronique française. Or arrêté sécheresse rime désormais avec restriction d’accès à la ressource en eau. Et, depuis 2023, avec un encadrement précis des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) dont le prélèvement annuel dépasse 10 000 m3. Selon le niveau en vigueur, elles doivent le réduire de 5% (alerte), 10% (alerte renforcée) ou 25% (crise).
La cause de ce tour de vis ? La sécheresse historique de 2022, la plus sévère – en intensité et en durée – depuis au moins cinquante ans. Plus de 600 arrêtés de restriction ont été pris par les préfets, trois fois plus qu’en 2013, d’après l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable. Un record ! Aucune statistique ne reflète les conséquences pour les industriels, mais certains témoignent de ralentissements de leur site, voire pire. «Deux de nos adhérents ont totalement arrêté leur production pendant quelques semaines. C’était une première», relate Sophie Frachon, la responsable développement durable de l’Union des industries textiles. «Cette sécheresse intense a déclenché une véritable prise de conscience du secteur industriel, qui réfléchit désormais à anticiper ces restrictions», confie Hélène Michaux, la directrice de la programmation et des interventions de l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse.
Les industriels en première ligne
Autre arme dégainée par le gouvernement en 2023 : le Plan eau. En 53 mesures, il vise à organiser la sobriété, optimiser la disponibilité, préserver la qualité de l’eau et restaurer les écosystèmes. Collectivités, ménages, agriculteurs, énergéticiens, industriel doivent globalement réduire de 10% leurs prélèvements d’ici à 2030. L’effort demandé aux industriels sera probablement plus important, chaque bassin hydrographique déclinant ces objectifs dans son plan d’adaptation au changement climatique. Le bassin Rhône-Méditerranée prévoit par exemple une réduction de 15% de leurs usages.
La deuxième mesure du plan eau touche aussi l’industrie. Cinquante ICPE identifiées par l’État – rejointes par cinq sites volontaires – auront droit à un «accompagnement sur mesure pour mettre en œuvre des mesures concrètes d’optimisation pour une meilleure sobriété hydrique», indique le texte. Reste qu’aucun des cinq sites interrogés par Industrie & Technologies n’en a bénéficié. Au total, 15 mesures du plan concernent l’industrie, comme l’obligation d’installer des compteurs avec télétransmission et la levée des freins réglementaires à la valorisation des eaux non conventionnelles.
Le Plan eau en chiffres
- 53 mesures pour une gestion résiliente et concertée
- -10% d’eau prélevée (tous secteurs confondus) d’ici à 2030
- 55 sites industriels devant être accompagnés, représentant près de 25% des prélèvements de l’industrie
- +475 millions d’euros par an pour les agences de l’eau
Baisse continue des prélèvements
Le secteur industrie et construction est le quatrième consommateur d’eau du territoire, loin derrière l’agriculture et l’énergie. Selon une note de France Stratégie publiée en avril, il en a prélevé 2,3 milliards de mètres cubes en 2020. Elle est utilisée dans les procédés de production, les opérations de nettoyage, en tant que vecteur d’énergie ou pour les besoins sanitaires et de sécurité. Mais les industriels tempèrent : leurs prélèvements ont baissé de 1,6% par an en moyenne depuis 1994… en raison de la -désindustrialisation et de l’amélioration des procédés.
«La sobriété hydrique est un sujet nouveau pour l’État, mais pas pour nous. Cela fait des décennies que nous avons une démarche de réduction de notre impact sur l’eau, plaide Sandrine Beaufils. C’est une question de coût, de responsabilité sociétale et environnementale et d’attractivité de la filière.» D’après une étude de la Fédération nationale des associations de riverains et utilisateurs industriels de l’eau en 2019, de nombreux secteurs affichent des gains importants : 3,5 m3 d’eau consommée aujourd’hui pour produire une voiture, contre 15 m3 en 1995 ; 23 m3 pour une tonne de papier non recyclé, contre 40 m3 en 1990 ; 9,3 m3 pour une tonne de pneus, contre 15,3 m3 en 2005…
Mais parler d’eau à une si grande échelle n’a que peu de sens. En France, le volume d’eau renouvelable dépasse largement nos besoins. Il est de 210 milliards de mètres cubes, contre environ 30 milliards de mètres cubes de prélèvements. Mais la ressource et les besoins ne sont pas répartis uniformément. L’indice d’exploitation de l’eau renouvelable – rapport entre la consommation et la ressource disponible – varie entre 1 et 4% par an selon les bassins. Mais il peut dépasser 40% – l’eau est alors surexploitée – en été sur le pourtour méditerranéen, d’après France Stratégie. Et si une grande partie de l’eau prélevée par l’industrie est restituée au milieu naturel – seuls 17% sont consommés –, les conséquences sur la disponibilité restent importantes à cause du décalage temporel et spatial de sa restitution et de sa qualité (pollution et température) dégradée.
Source : France stratégie - Crédit : Industrie & Technologies Source : France stratégie - Crédit : Industrie & Technologies
Un mot d'ordre : s'adapter
À ce tableau s’ajoutent les effets du changement climatique d’origine anthropique. «Ce n’est pas qu’une question d’avenir, nous les constatons déjà», glisse Hélène Michaux. Dans son dernier rapport d’activité, l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse précise que le Rhône s’est réchauffé de 2,2 à 4,5°C et que la quantité de neige – rechargeant en partie le fleuve – a diminué de 10% entre 1960 et 2020. À l’avenir, ces effets vont s’intensifier et les contrastes saisonniers se creuser encore plus. Les débits d’étiage (les plus faibles) baisseront de 10 à 60% dans la région d’ici à 2050. Les scénarios de l’étude Explore 2070 montrent une diminution de la ressource en eau sur tout le territoire, particulièrement dans le Sud-Ouest, le Nord et le Bassin parisien. Les sols vont s’assécher et les nappes souterraines seront moins rechargées par les précipitations. Or, les besoins en eau augmenteront avec le changement climatique… et les pics de demande correspondent à des périodes de moindre disponibilité.
«Toutes les filières économiques sont concernées car les problèmes de ressource en eau touchent toute la chaîne de valeur, jusqu’au transport fluvial», commente Luc Walrawens, le chef de projet eau et industrie du pôle de compétitivité Hydreos. Et on parle de bien plus qu’un arrêté sécheresse. Dans un rapport paru en mars, le Medef dresse une longue liste des conséquences pour les entreprises, qui pourrait en démoraliser plus d’un : menace pour la continuité et la pérennité des activités ; augmentation des coûts d’accès à l’eau ; nécessaire réduction des rejets et des pollutions ; conflits d’usage ; contestation environnementale… Dans un communiqué de presse, Thierry Troudet, le directeur général d’Ecolab France, interpelle : «L’eau est indispensable au déploiement de nouvelles filières comme l’hydrogène ou la capture de carbone. Sans gestion durable, notre réindustrialisation est compromise !»
Le tournant de l’été 2022
Un déficit pluviométrique (-25% par rapport à 1991-2020) conjugué à des températures élevées a déclenché une sécheresse historique. En 2022, les restrictions d’usage de l’eau ont provoqué un électrochoc dans l’industrie, qui se prépare désormais à mieux affronter ces épisodes.
«Certains sites du groupe Etex ont subi des ralentissements et des arrêts de production en 2022 et 2023. Sécuriser notre approvisionnement en matière première est primordial.»
Henri-François Boyer Directeur qualité France du groupe Etex
«Avant les premiers arrêtés sécheresse, beaucoup de nos clients voyaient l’eau comme une ressource disponible à volonté. 2022 a marqué un tournant, l’eau est devenue une ressource critique, finie, locale et partagée.»
Thierry Troudet, directeur général d’Ecolab France
«Certains de nos adhérents ont subi pour la première fois des interdictions de prélèvements. Deux sites ont été mis totalement à l’arrêt durant quelques semaines. Cela a braqué les projecteurs sur la question de l’eau.»
Sophie Frachon, responsable développement durable de l’Union des industries textiles
«Nous réalisions beaucoup d’études qui restaient dans les tiroirs. La sécheresse de 2022 a marqué les esprits. Depuis, des projets visant à sécuriser la production industrielle aboutissent.»
Dimitri Monot, responsable de l’activité Reuse du spécialiste des systèmes de traitement de l’eau BWT
Le mot d’ordre : s’adapter en effectuant sa transition hydrique. La stratégie prônée par les professionnels ? Les 3R : réduire, réutiliser, recycler. Cela commence par l’installation de compteurs et la réalisation d’un audit. La réparation des fuites s’impose, et de nombreux petits équipements peuvent permettre de réduire les consommations. Le Medef estime que l’objectif de - 10% peut être atteint grâce à des actions simples. Autre axe de sobriété : le renouvellement des équipements et des utilités. «Nous cherchons à diminuer nos besoins, par exemple en adaptant nos machines à des teintures naturelles, raconte Sophie Frachon. Nous développons également de nouveaux procédés, comme l’impression numérique pigmentaire.»
Manque de rentabilité économique
Place ensuite à la réutilisation et au recyclage, car la transition hydrique passe aussi par l’usage de nouvelles sources – eaux de pluie, eaux usées traitées… Au sein de l’usine, les eaux de nettoyage et de refroidissement peuvent être récupérées et recyclées. Celles en sortie de station d’épuration être traitées puis réinjectées dans l’usine. Ces étapes sont prônées par le Plan eau dans un grand flou juridique, mais une série d’arrêtés et de décrets est en cours de publication pour cadrer la démarche.
«Malgré le changement de paradigme observé depuis 2022, le manque de rentabilité économique freine la transition hydrique», observe Hélène Michaux. «Nous sommes dans une transition similaire à celle de l’énergie, mais avec une différence majeure : le prix de l’eau, abonde Luc Walrawens. Tant qu’il restera si bas, les entreprises ne se lanceront pas largement. Les experts estiment qu’il va doubler d’ici à moins de dix ans.» Difficile de mettre en œuvre une opération avec un retour sur investissement rapide quand l’eau s’achète en moyenne 4 euros le mètre cube (d’après le Medef), voire moins quand elle est prélevée par forage.
«Plus un industriel doit traiter l’eau – pour la recycler, par exemple –, plus l’investissement et les dépenses d’exploitation sont élevés», souligne Alexandre Lacour, le président du fabricant de pompes Someflu. Hélène Michaux nuance : «Les agences de l’eau sont un levier. Nous accompagnons les démarches d’économies sur les installations existantes et les actions de substitution.» Le Plan eau prévoit de leur allouer 475 millions d’euros supplémentaires chaque année.
Source : Aquassay - Crédit : Industrie & Technologies Une vision trop partielle de l’économie de l’eau
«Comme d’autres organisations professionnelles, nous estimons qu’un investissement complémentaire de 3 milliards d’euros par an est nécessaire pour la transition hydrique», argumente Caroline Demoyer, la directrice des affaires publiques d’Evolis, qui représente les fabricants de machines et de biens d’équipement. Certains industriels, bureaux d’études ou fédérations, notamment Arkema et le Medef, dénoncent une vision trop partielle de l’économie de l’eau, qui néglige les coûts indirects. À tel point que certains, à l’instar du groupe Michelin, optent pour une production plus résiliente en se fondant sur un coût interne de l’eau plus réaliste.
Dans cette transition, l’innovation semble avoir pour mission première de réduire les coûts. Ce qui passe d’abord par la diminution de la consommation d’énergie des solutions, pointe Lorenzo Ferrero, au pôle technique et environnement d’Evolis : «Notre seul vrai challenge -technologique est d’avoir des pompes moins énergivores.» Les mêmes enjeux sont rencontrés pour les équipements de traitement de l’eau, notamment les très consommateurs systèmes membranaires fonctionnant sous pression. «Nous concevons des équipements de filtration nécessitant moins d’énergie et plus performants dans leur rendement, explique Étienne Fiquet, chargé du marché Reut de Veolia Water Technologies. Nous baissons la consommation d’eau de leurs lavages et les quantités de produits chimiques employés.» Luc Walrawens évoque également des développements de techniques de filtration naturelles, avec des orties, par exemple.
«Toutes les solutions pour la sobriété sont disponibles. L’enjeu est de les mettre en œuvre de façon systémique, conclut Lorenzo Ferrero. Or le problème est que l’État investit dans l’innovation. Et comme les technologies dans ce domaine ne sont pas innovantes, elles ne sont pas subventionnées.» Plus que de compter sur de nouvelles technologies, assurer la résilience d’un site industriel demande de prendre du recul sur les usages de l’eau, en gardant la sobriété en ligne de mire.



