Les sept tours adiabatiques flambant neuves sont le cœur du circuit d’eau industrielle de l’usine Michelin des Gravanches, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). À l’arrivée sur le site, chaque goutte d’eau potable est adoucie en salle des machines pour limiter les risques de corrosion, puis refroidie dans les tours. Ces dernières sont cruciales : la quasi-totalité de l’eau industrielle (c’est-à-dire hors usage sanitaire) sert à absorber de la chaleur.
Perché sur la plateforme extérieure de 650 m2 qui les abrite, Emmanuel Jean, le responsable énergie et eau du site, s’époumone pour couvrir le bruit : «Nous les avons mises en service le 2 mai. Grâce à elles, nous allons réduire de 52% nos prélèvements en eau entre 2023 et 2025 et atteindre notre objectif 2030.» Michelin compte passer de 19 000 m3 prélevés en 2023 à 9 000 m3 en 2025 : un volume quasiment incompressible qui correspond en majorité à un usage sanitaire. Soit une économie de près de 10 000 m3 par an pour un investissement de 3 millions d’euros.
Côme Sittler Les anciennes tours de refroidissement [à gauche] côtoient les nouvelles, entrées en service le 2 mai. © Côme Sittler
Plutôt que de remplacer nos tours aéroréfrigérantes en fin de vie par la même technologie, nous avons choisi d’investir deux à trois fois plus dans un équipement plus sobre en eau.
— Christelle Faucher, directrice du site Michelin des Gravanches
À quelques mètres de là, l’accès aux anciennes tours est déjà envahi d’herbes folles, dans lesquelles sautent des lapins, résultat de la politique de biodiversité du site. «Ce n’est pas un projet motivé par le profit, mais par la planète, assure Christelle Faucher, la directrice de l’usine. Plutôt que de remplacer nos tours aéroréfrigérantes en fin de vie par la même technologie, nous avons choisi d’investir deux à trois fois plus dans un équipement plus sobre en eau.»
Suppression des maintenances et espacement des lavages
Sur les flancs des tours horizontales d’une douzaine de mètres de longueur, une surface percée de fines alvéoles attire le regard. «C’est le média adiabatique en carton composite à travers lequel l’air circule», explique Emmanuel Jean. Le principe est simple : l’eau circule à l’intérieur des tours dans de petits capillaires et l’air chaud est évacué par le haut à l’aide de ventilateurs. À la sortie, l’eau industrielle, à 24°C en hiver et 27°C en été, est distribuée à l’ensemble des machines par un collecteur. Les nouvelles tours permettent de s’affranchir d’une maintenance annuelle imposant un arrêt de huit heures de l’usine. «En 2023, nous avons dû supprimer des maintenances et espacer des lavages et les vidanges en raison des arrêtés sécheresse. Cet événement a conforté notre choix», raconte Christelle Faucher.
Côme Sittler Les nombreux tuyaux capillaires parcourant les tours adiabatiques permettent de refroidir l’eau qui y circule. © Côme Sittler
Le site a commencé dès 2011 à réduire ses prélèvements d’eau – 29 000 m3 à l’époque – en réparant des fuites et en fermant des circuits d’eau. «Nous sommes entourés de volcans. Cette omniprésence de la nature aide à avoir conscience de notre impact sur l’environnement», souligne Christelle Faucher, dans sa blouse fleurie. Une centaine de compteurs d’eau vont être installés au cours des deux prochaines années pour cartographier les usages et optimiser la détection des fuites. «Il faut s’en féliciter maintenant, avant que d’autres nous rattrapent, lance-t-elle fièrement. Nous sommes l’usine la plus vertueuse du groupe en matière de gestion de l’eau !» Un trophée de plus au palmarès du site des Gravanches, qui se targue d’être le premier du groupe à ne plus émettre de CO2 grâce à son procédé de fabrication électrique alimenté à 100% par de l’énergie renouvelable ainsi qu’à la compensation des émissions restantes.
Procédé secret sans cuisson vapeur
Depuis 2001, ses pneus ultra-haute performance sont distribués à travers le monde aux constructeurs de véhicules très haut de gamme – Porsche, Bugatti, Mercedes, BMW… Chaque année, 1,5 million de pneus sont fabriqués ici. Une fois le traditionnel Bibendum franchi à l’entrée, un showroom sobre expose les produits qui font la fierté des équipes. Un pneu parfaitement lisse arbore une dédicace de Fabio Quartararo, le premier Français vainqueur du championnat MotoGP, en souvenir de sa visite.
L’usine des Gravanches fait partie des trois sites Michelin mettant en œuvre le très secret procédé de fabrication automatisé C3M. Un pneu classique est fabriqué en déposant une succession de nappes ensuite cuites par presse vapeur. Ici, 40 à 50 composants sont assemblés par un procédé similaire à l’impression 3D. Impossible d’en savoir plus, et encore moins de mettre un pied dans l’atelier de fabrication ! Seuls les besoins en eau seront évoqués. «La machine C3M utilise une cuisson électrique. Cela réduit considérablement notre consommation d’eau par rapport à la cuisson vapeur», précise la directrice. Cette étape de fabrication requiert tout de même 45% de l’eau industrielle du site. Elle sert à refroidir – à l’aide d’un échangeur – un bac de cuisson après chaque cycle par eau osmosée.
Côme Sittler Dans l’atelier de préparation, les bandes de gomme sont transformées pour répondre aux besoins de la machine de fabrication C3M. © Côme Sittler
Plus de la moitié des besoins en eau pour la préparation et les utilités
Une fois de longs rayonnages de bobines de gomme dépassés, l’atelier de préparation se dévoile. Sept extrudeuses travaillant à une température de 50 à 100°C y transforment des plaques de gomme d’environ 50 cm de largeur en bandes de 3 à 4 cm destinées à la fabrication des pneus. Ici aussi, le refroidissement par échangeur à eau constitue le second gros poste d’utilisation de l’eau industrielle (45% des besoins).
Tous les flux d’eau du site sont régis par une imposante salle des machines accolée aux tours adiabatiques. «Ici, vous pouvez voir les pompes qui acheminent l’eau rafraîchie vers les ateliers. À côté, ce sont les trois groupes froids qui rafraîchissent nos ateliers en été. Juste en face, les trois compresseurs d’air comprimé qui alimentent le réseau de l’usine à 7,8 bar», énumère Emmanuel Jean. Le refroidissement des compresseurs et l’alimentation des groupes froids absorbent les 10% restants de l’eau industrielle utilisée aux Gravanches. «Notre consommation [hors usages sanitaires, ndlr] est estimée à 1 000 m3 par an. Elle s’explique uniquement par l’évaporation et l’apparition de fuites temporaires», ajoute le responsable énergie et eau. L’ensemble des équipements est en effet en circuit fermé, et l’eau termine toujours sa course vers les tours adiabatiques… où elle recommence inlassablement son cycle.
Côme Sittler Une thermofrigopompe valorise la chaleur fatale de l’eau en sortie des utilités et des machines pour chauffer les ateliers. © Côme Sittler
«L'eau est un enjeu environnemental prioritaire pour le groupe depuis 2005», explique Claire Moura, responsable du programme eau de Michelin
Quelle est l’importance de l’eau pour le groupe Michelin ?
Nous prélevons chaque année quelque 23 millions de mètres cubes d’eau pour nos 75 sites. Elle est utilisée en tant que fluide caloporteur pour du chaud (cuisson des pneus, chauffage des bâtiments…) et du froid (refroidissement des équipements et produits). Sans eau, pas de cuisson… et pas de pneus. Nous avons toujours été conscients de son importance pour notre activité comme de notre impact sur sa disponibilité.
Quelle est votre politique sur cette ressource ?
C’est un enjeu prioritaire du groupe depuis 2005, date de l’adoption de notre premier indicateur composite environnemental. Nous avons réduit de 43% nos prélèvements entre 2005 et 2020. Dans le cadre de notre pilotage de la performance environnementale pour 2020-2030, l’objectif est de diminuer les prélèvements par tonne de produit semi-fini et fini de chaque site en fonction du stress hydrique local. La réduction visée est de 33%, multipliée par un coefficient qui va croissant avec le niveau de stress (1 ; 1,25 ; 1,5), c’est-à-dire de la tension sur l’approvisionnement en eau, qui est évaluée à l’aide d’indicateurs publics.
Quelles mesures comptez-vous mettre en place ?
Tous nos sites ont établi une feuille de route. Nous mettons en œuvre des leviers techniques : éliminer les fuites, réduire la consommation de vapeur, utiliser des équipements économes en eau… Nous avons installé des unités de traitement pour recycler l’eau dans certaines de nos usines en Asie, et un projet de recyclage est à l’étude à Montceau-les-Mines. Le site des Gravanches, à Clermont-Ferrand, sera un ambassadeur du refroidissement adiabatique.
L’investissement n’est-il pas un frein ?
C’est l’un des leviers structurels de notre politique environnementale. Nous avons fixé un prix interne de l’eau de 5 euros – son coût réel – multiplié par le coefficient de stress hydrique. Il permet de calculer un retour sur investissement réaliste, ce qui accélère nos projets. Mais la cible reste la baisse des prélèvements et non un bénéfice financier. Entre 2024 et 2030, nous investirons entre 7 et 12 millions d’euros par an pour la sobriété hydrique.
Propos recueillis par Anaïs Maréchal



