L’Etat dégaine 15 milliards d’euros pour sauver 100 000 emplois dans l’aéronautique

Le plan de soutien à la filière aéronautique s’élève à 15 milliards d’euros. Il soutient les compagnies aériennes ainsi que les sous-traitants industriels, et vise à accélérer le développement d’un avion neutre en carbone d’ici 2035.

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Airbus A321neo
Avec 15 milliards d'euros mis sur la table, l'Etat espère sauver quelque 100 000 emplois en péril dans la filière aéronautique.

Après l’automobile, l’Etat vole au secours du secteur aéronautique. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, n’a pas hésité à faire résonner la corde sensible de la souveraineté en annonçant mardi 9 juin le plan de relance d’un secteur qui fait la "fierté nationale" et qui ne doit "éviter tout décrochage face aux géants américains et chinois". Fruit de plusieurs semaines d’âpres négociations entre les différentes parties prenantes, le plan représente une enveloppe totale de 15 milliards d’euros, dont les 7 milliards d’euros déjà engagés pour soutenir Air France. Soit 8 milliards d’euros mis sur la table pour la filière industrielle. "Il en va de la place de l’Europe dans l’industrie mondiale au XXIeme siècle", a asséné Bruno le Maire. Raison pour laquelle les quatre ténors industriels (Airbus, Safran, Thales et Dassault) ont semble-t-il trouvé un terrain d’entente au sein de cette initiative historique.

Qui aurait pu imaginer un tel scénario il y a seulement trois mois ? Alors que le secteur est tiré par une croissance annuelle moyenne du trafic aérien de 6% depuis presque 30 ans, les quelque 1300 entreprises industrielles tricolores bénéficiaient pour la plupart d’un horizon dégagé, notamment grâce au confortable carnet de commandes d’Airbus. Mais la crise liée à la pandémie, mettant à terre un trafic aérien qui pourrait prendre deux à trois ans avant de revenir à la normale, a fait chuter la demande d’avions et menace désormais leur pérennité. Un coup d’arrêt d’autant plus difficile à encaisser que sous-traitants et fournisseurs ont largement investi ces dernières années pour suivre les montées en cadences de production.

Maintenir l'emploi et stimuler la demande: 5,8 milliards d'euros

Priorité de ce plan : sauver les emplois. "Si nous n’intervenons pas tout de suite, un tiers des emplois de la filière pourrait disparaître dans les six prochains mois, soit 100 000 emplois", a prévenu Bruno Le Maire. Si le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS) recense environ 200 000 emplois, la filière représente en effet entre 300 000 et 350 00 emplois en France. Jusqu’à présent, la filière aéronautique et spatiale a bénéficié de 1,5 milliard d’euros de prêts garantis par l’Etat (PGE) et pas moins de 651 sites industriels ont bénéficié de mesures d’activité partielle depuis le 1er mars, concernant quelque 110 000 salariés.

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Mais l’Etat compte aussi stimuler la demande pour favoriser le maintien durable de l’emploi. Les compagnies aériennes pourront reporter le remboursement de leurs crédits à l’export de 12 mois, soit un gain de trésorerie de 1,5 milliard d’euros, selon Bercy. Afin de donner plus d’ampleur à sa démarche, l’Etat a proposé à la Commission européenne de porter au sein de l’OCDE un assouplissement temporaire pour rembourser les nouveaux achats d’avions Airbus. "Les compagnies pourront attendre jusqu’à 18 mois avant de commencer à rembourser leur crédit à l’export au lieu des 6 mois habituels", a également précisé Bruno Le Maire. Ce qui représente un effort de 2 milliards d’euros. Côté défense, le montant total des commandes publiques anticipées (avions, hélicoptères et drones militaires) s’élève à 832 millions d’euros.

Consolider la filière et moderniser les PME : 1,3 milliard d'euros

Si la filière aéronautique française peut s’enorgueillir de la présence de grands industriels rayonnant à l’échelle mondiale, elle est également composée de nombreuses PME dont certaine en situation de fragilité. En mai dernier, Eric Trappier, le patron du Gifas et PDG de Dassault Aviation, évoquait déjà "plusieurs dizaines" de sociétés en grandes difficultés. C’est afin de les soutenir qu’un fonds d’investissement en fonds propres de 1 milliard d’euros va être constitué. Il devrait être opérationnel dès le mois de juillet, a assuré Bruno Le Maire.

Il sera doté dès cet été de 500 millions d’euros : 200 millions d’euros vont être apportés par l’Etat, 200 millions d’euros par les grands industriels (dont 116 millions d’euros de la part d’Airbus, 58 millions d’euros pour Safran et 13 millions d’euros chacun pour Thales et Dassault) ainsi que 100 millions d’euros par le futur gestionnaire du fonds (peut-être ACE Management mais cela n’est pas encore confirmé). De quoi permettre de lever ensuite via des investisseurs un montant de 500 millions d’euros. Le patron du Gifas a donc été entendu, qui réclamait début mai la création d’un tel fonds, avec pour "unité de mesure" le milliard d’euros. De quoi favoriser fusions, acquisitions, réorganisations et autres opérations de refinancements.

Toujours dans le but de renforcer la filière, un deuxième fonds d’investissement va voir le jour. Alors que trop peu de petits acteurs ont engagé un processus de digitalisation de leurs usines, renforçant leur compétitivité à l’heure de la forte concurrence internationale, un fonds d’accompagnement financé par l’Etat de 300 millions d’euros sur trois ans va être mis en place. "Nous sommes en retard par rapport à nos voisins européens que sont l’Allemagne et l’Italie, a reconnu Bruno Le Maire. Ce plan de relance est l’occasion de rattraper notre retard." Si les grands groupes et certaines ETI (Figeac Aero, Latécoère, Mecachrome…) sont allés dans cette voie, d’autres acteurs sont plus à la peine.

Développer un avion neutre en carbone en 2035 : 1,5 milliard d'euros

C’est la caution verte de ce plan de soutien, dans le même esprit que celui destiné à l’automobile : oui pour vous aider, mais à condition d’améliorer l’empreinte carbone des avions. Et l’enveloppe supplémentaire de 1,5 milliard d’euros sur 3 ans qui va être attribuée au Conseil pour la Recherche Aéronautique civile – le CORAC (chapeautant la R&D publique-privée) est censée y contribuer. Bruno Le Maire a fait part de ses ambitions en la matière : "la France peut être dans les années à venir le pays d’Europe où se concevront et où se produiront les avions de demain".

Concrètement, ce coup de pouce doit permettre de développer un avion neutre en carbone en 2035, au lieu de 2050 comme la filière l’avait auparavant envisagé. C’est donc une ambitieuse accélération du calendrier technologique défini par la filière qui doit être désormais menée. Mais les industriels savent que l’enjeu en vaut la peine, car l’empreinte carbone des avions – représentant entre 2 et 3% des émissions mondiales de CO2 – est directement liée l’acceptation sociétale du transport aérien, devenue ces derniers mois un enjeu de premier ordre. Reste que les enjeux technologiques sont immenses et concernent solutions pour certaines encore peu matures, comme les nouvelles architectures de moteurs, l’électrification ou bien encore l’hydrogène.

Dans le détail, comme l’a précisé Élisabeth Borne, la Ministre de la Transition écologique et solidaire, cette nouvelle feuille de route concerne tous les segments de l’aéronautique. Au premier chef l’aviation commerciale : le successeur de l’A320, qui pourrait entrer en service entre 2033 et 2035, devra faire usage de nouvelles solutions (moteur à basse émission, biocarburant, hydrogène…) pour réduire drastiquement le niveau actuel des émissions de CO2 par km parcouru. Une gageure… Les industriels réussiront-ils à mettre au point un démonstrateur concluant entre 2026 et 2028, tel que l’a annoncé la ministre ? Pour la filière, au-delà du maintien de sa compétitivité, le défi de la sobriété énergétique est immense.

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