Attention, filière stratégique en danger ! Alors que le secteur aéronautique est fortement touché par la crise provoquée par l’épidémie de coronavirus, l’Etat français compte voler à son secours pour éviter une multiplication des défaillances d’entreprises. Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a évoqué lundi 4 mai un possible plan de soutien pour cette filière, qui passerait par la création d'un fonds dédié. Mais quel devrait être son montant ?
"L’unité de mesure est celle du milliard d’euros, a estimé le lendemain, mardi 5 mai, Eric Trappier, le président du groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), également PDG de Dassault Aviation, lors d’une visioconférence. Mais il pourrait s’élever à 2 voire à 3 milliards d’euros. Nous en sommes encore à évaluer précisément les besoins." Impossible pour l’heure de connaître le nombre exact des entreprises qui pourraient bénéficier de ce nouveau fonds, le dirigeant du Gifas évoquant "plusieurs dizaines" de sociétés en grandes difficultés.
La somme évoquée dépasse de loin les fonds dont le secteur aéronautique a pu bénéficier ces dernières années. Le dernier en date, Aerofund III, géré par ACE Management, atteint quelque 200 millions d’euros. Mais il en va de la survie de la filière : l’ensemble des acteurs de la chaîne d‘approvisionnement est pris dans un redoutable effet ciseau.
Alors qu’ils ont dû massivement investir et embaucher ces dernières années pour tenir les hausses de cadences de production impulsés par les grands donneurs d’ordres, ils affrontent désormais une baisse de charge importante, en raison de la moindre demande en avions de la part des compagnies aériennes. Une baisse de régime qui promet en outre de durer plusieurs mois, si ce n’est plusieurs années. Airbus, qui alimente une grande partie de la filière en France, a notamment réduit sa production d’environ un tiers. Le fonds a donc vocation à maintenir au maximum les compétences sur le sol français.

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Appel à tous les investisseurs
Début mai, au sein de la filière aéronautique, environ 30% des salariés travaillent sur site, entre 25 et 30% des salariés sont en télétravail, et entre 30% et 35% sont au chômage partiel. "Le niveau d’activité de la profession est donc un peu supérieur à 50%, a résumé Eric Trappier. Nous avons créé une équipe dédiée à la gestion de cette crise au sein du Gifas, qui doit notamment établir la cartographie des entreprises les plus fragiles. Les pouvoirs publics ont rapidement réagi dès le début de la crise, notamment avec les mesures liées au chômage partiel. Mais la chaîne d’approvisionnement subit de plein fouet ce frein dans les livraisons d’avions." Un coup d’arrêt qui concerne l’aviation civile, mais également l’aviation d’affaires et le segment des hélicoptères.
Dans le détail, ce fonds, qui pourrait être co-investi par Bpifrance, viendrait donc soutenir par recapitalisation les entreprises les plus en difficulté ou les plus stratégiques, en plus des possibilités d’avoir recours aux prêts garantis par l’état déjà disponibles. "Il faut mobiliser des fonds, qu’ils proviennent de banques ou d’acteurs institutionnels", a préconisé Eric Trappier. Les grands donneurs d’ordres, également en difficultés, participeront-ils également à ce fonds ? Il faudrait que ce dispositif soit en mesure de cibler les entreprises à la fois les plus fragiles, de sorte à ne pas bloquer l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, mais aussi les plus stratégiques, notamment du point de vue technologique.
Des effectifs orientés à la baisse
Malgré la mise en œuvre de ce fonds, la filière s’attend à un fort impact social dans les prochains mois. Alors que le Gifas représente environ 195 000 emplois directs, la baisse durable d’activité risque de provoquer un fléchissement de la courbe des effectifs après des années de hausse constante. "On ne voit pas comment les effectifs pourraient ne pas baisser, a admis Eric Trappier. Il y aura très certainement des PSE (Plan de sauvegarde de l'emploi) dans beaucoup d’entreprises durant les prochains mois, mais nous essaierons de limiter la casse. On s’attend donc à une décroissance et tout l’enjeu pour le secteur est de la contrôler pour garder l’outil industriel en vie."
Le phénomène de consolidation dans la chaîne d’approvisionnement, d’ailleurs poussé depuis plusieurs années par le Gifas pour favoriser la robustesse et la compétitivité des acteurs français, pourrait également s’accélérer. Si un rapprochement entre Thales et Safran, serpent de mer au sein de la filière, semble toujours hors sujet pour le patron du Gifas, nombre de sous-traitants y gagneraient en solidité.
"La crise peut effectivement précipiter la tendance à la consolidation et il est possible que plusieurs acteurs se consolident pour être plus résistants et résilients pour le futur, a admis Eric Trappier. Mais on ne veut pas que des sociétés soient rachetés par des entreprises chinoises ou américaines." Et le dirigeant de préciser que la crise actuelle pourrait accélérer en France les questions de souveraineté industrielle, à l’image du modèle américain veillant à ce que les capitaux étrangers ne s’emparent pas d’entreprises stratégiques.



