L'Usine Nouvelle. - La région de San Francisco héberge près d’un millier de sociétés de biotechnologies. Comment ont-elles vécu le crash de la Silicon Valley Bank?
Rodolphe Renac. - Cela a été un énorme moment de stress autour du 10 mars, et tout le week-end suivant. Un certain nombre de sociétés de biotech, grosses, moyennes et petites, ainsi que des capital-risqueurs spécialisés dans le domaine de la biotech, avaient pas mal de leurs liquidités dans la Silicon Valley Bank. En réalité, environ la moitié de l’industrie des biotechnologies disposait d'un compte chez eux. L’impact a aussi eu lieu juste avant le milieu de mois. Or, beaucoup d’entreprises paient les salaires par quinzaine et elles n’avaient plus accès à leurs comptes. Tout dépendait alors des niveaux d’expositions, mais certaines sociétés avaient tout leur argent dans cette banque. Toutefois, le gouvernement américain est intervenu dès le lundi en mettant en place des mécanismes de garantie, pas pour sauver la banque mais pour les fonds et les déposants. Cela a été un grand soulagement.
Quels volumes de liquidités étaient concernés pour la biotech?
La banque avait 209 milliards de dollars d’actifs sous gestion, et 173 milliards de dollars en dépôt, pour trois secteurs d’activités : sciences de la vie, tech, et la filière viticole. Lesquels sont les trois secteurs économiques principaux de la Californie. Quand vous enlevez la Silicon Valley et le vin, il n’y a plus rien.
La banque centrale américaine est intervenue et a trouvé des solutions pour garantir les fonds. Qu’est-ce qui a été le plus complexe, ou qui l'est encore?
Tout dépendait de l’argent que vous aviez en banque, de comment vous aviez besoin de le mobiliser, et de la façon d’y accéder. Il y a un peu d’inertie, tout n’est pas totalement fluide. Certains ont récupéré leurs fonds, notamment au début de la panique avec 40 milliards de dollars retirés en quelques clics, et certaines sociétés sont encore en train de récupérer leurs avoirs. L’erreur stratégique des biotech était d’avoir placé tous leurs fonds dans la même banque. Même les capital-risqueurs qui investissaient dans ces sociétés leur disaient de placer les fonds levés dans cette banque, qui elle-même prêtait beaucoup aux biotech.
Quelles sont les stratégies adoptées par les biotech pour sécuriser leurs fonds?
La première leçon de cette crise est qu’il ne faut pas disposer d’un seul compte en banque. Tout le problème, c’est l’exposition. Dans le monde des biotech, les tailles d’entreprises peuvent être très différentes, et quelle que soit la taille il ne s’agit pas des mêmes niveaux d’exposition. 9% des sociétés très exposées lors de la crise faisaient partie du « early stage » [développement encore peu avancé, ndlr], et 3% étaient de grands acteurs des sciences de la vie. La seconde leçon c’est la diversification de l’argent et des avoirs, du cash et des prêts. Les biotech sont des boîtes qui changent très vite, qui brûlent beaucoup de cash et sont parfois tellement focalisées sur leur développement qu’elles ne gèrent pas toujours très bien la diversification de leurs finances et de leurs placements. Il leur faut aussi surveiller que leur banque soit bien gérée, avec de bonnes structures de bilan.
Quel impact peut avoir cette crise à court et à long terme pour le secteur des biotechs?
L’impact a fait mal. Mais la crise est passée aujourd’hui, il n’y a pas de conséquence réelle, on a évité l’effet de contagion. Malgré tout, le secteur biotech n’avait pas besoin de cela, car il reste sous-capitalisé. Il a perdu beaucoup de sa valeur en 2022 à la suite d'une survalorisation et d'une injection massive d’argent pendant la crise du Covid. Cette dynamique a cessé depuis un an, entre le conflit en Ukraine et les craintes macro-économiques, comme l’inflation. La tech n’inspire plus vraiment confiance aujourd’hui, et les capital-risqueurs y limitent leurs investissements. Or, les biotechs ont besoin de se financer très régulièrement. Certaines qui refusaient des fonds il y a trois ans, en cherchent aujourd’hui désespérément. Les temps restent très durs du point de vue du financement. En conséquence des entreprises deviennent insolvables, ou perdent de la valeur, et cela peut en faire des proies faciles.
Y a-t-il le risque d'un coup de frein?
Oui. Le maître-mot c’est la confiance pour les investisseurs. Les entreprises qui avaient prévu d’avancer, qui étaient en train de lever des fonds, se trouvent désormais face à des partenaires financiers qui hésitent. Et dont la première question est désormais : comment êtes-vous exposés financièrement?
Vous avez aussi parlé de proies faciles…
Avec moins de valeur ou ayant vraiment besoin d’argent, certaines entreprises deviennent des proies faciles qui n’ont pas d’autres choix, parfois, pour se financer que de se tourner vers les industriels qui, eux, ont du cash.
Des biotech françaises sont-elles concernées par cette crise bancaire?
Je ne pense pas. Il s’agit surtout d’entreprises de la Côte ouest. S’il y a des entreprises françaises concernées, leur part est très minime.



