Quand les entreprises évoquent leur performance, elles affichent leur chiffre d’affaires, leur bénéfice net, ou encore le dividende reversé aux actionnaires. Des chiffres précis et fiables, qu’une nouvelle donnée vient compléter : la réduction des émissions carbone. Il n’y a qu’à voir les résultats annuels 2023 publiés en début d’année. Dans le même communiqué annonçant un chiffre d’affaires record, Stellantis se targue d’avoir «réduit de 20 % ses émissions absolues en tonnes de CO2 sur les scopes 1 et 2 par rapport à l’année de référence 2021».
Safran, lui, dans sa présentation récapitulative, affiche la note A qu’il a obtenue auprès du CDP (Carbon Disclosure project), une organisation internationale qui recueille et évalue les données climatiques des entreprises. Dans ses résultats annuels, EDF met autant en avant les millions de tonnes d’émissions de CO2 évitées par ses clients que la validation par Moody’s de sa trajectoire bas carbone...
Les entreprises l’ont bien compris, elles doivent rendre des comptes en matière d'émissions carbone. Parfois sous la contrainte. L’Etat a multiplié par cinq le montant de l’amende encourue en cas de non-respect de la loi obligeant les entreprises de plus de 500 salariés à publier tous les quatre ans un bilan de gaz à effet de serre (BEGES) réglementaire – une loi que 51% des entreprises concernées ne respectaient pas selon un bilan dressé en 2021 par l’Ademe. Le gouvernement envisage, avec la loi industrie verte, d’en faire également un motif d’exclusion des marchés publics. Derrière, la tentation d’évaluer et de comparer est forte. Le monde de la finance commence à y céder, avec par exemple l’émergence de scores carbone, tel celui créé par le cabinet de conseil Axylia. Sans oublier la multiplication des certifications des trajectoires bas carbone, dont la fameuse Science based target Initiative (SBTi).
Des bilans carbone en quelques clics ?
Le point de départ, c’est le bilan d’émissions carbone : l’exercice qui vise à transformer des flux d’activités physiques en émissions de CO2 équivalentes. «C’est une méthode inventée il y a 20 ans par Jean-Marc Jancovici dans son coin, qui s’est ensuite conformée à des standards internationaux», se remémore Frédéric Chomé, formé au bilan carbone par son créateur et directeur du bureau d’études en stratégie bas carbone FactorX. Le principe : cartographier les flux d’activités de l’entreprise afin d’identifier où se situent ses activités carbonées et donc ses vulnérabilités.
Une discipline nouvelle qui attise la convoitise des sociétés spécialisées, éditeurs de logiciels et autres cabinets de conseils. «Beaucoup de start-up se sont lancées dans l’automatisation des bilans d’émissions carbone, notamment au moment du Covid, pour profiter d’une subvention publique allouée aux entreprises pour la réalisation de leur premier bilan, se souvient Nicolas Anselmi, ingénieur en comptabilité carbone et responsable de la base Carbone de l’Agence nationale pour la transition énergétique (Ademe) de 2022 à 2023. Et il y a eu des dérives, avec parfois des outils dont les résultats n’étaient pas fiables.» La promesse : quelques données, quelques clics et l'obtention d’un bilan carbone à moindre coût. En 2022, le dirigeant de l’une d’elles, au logiciel dopé par l’IA, expliquait : «Juste avec le numéro de Siren de l’entreprise, on peut faire une estimation statistique de son bilan carbone, en regardant ceux des sociétés similaires en taille et secteur. Pour 80% des entreprises, ça marche bien. On obtient un chiffre final en kilo de CO2 émis par an, qu’on peut décomposer en gros postes d’émissions, avec pour chacun des suggestions d’actions. Ça permet d’avoir un bilan carbone en 3 minutes versus deux ans parfois ». De quoi jeter le discrédit sur la démarche et tout un secteur naissant.
Croire en la fiabilité des données «arrange un peu tout le monde»
Dans le petit appartement parisien qui héberge l’ABC – l’association pour la transition bas carbone, créée en 2011 par l'Ademe – Quentin Guignard ne cache pas son agacement face aux acteurs peu sérieux de la comptabilité carbone. «Depuis deux ans, nous menons tout un travail de certification des outils proposés par les éditeurs privés, qui permet de labéliser ceux conformes à la méthodologie 'bilan carbone'», explique le responsable méthodologie de l’association, qui compte une quinzaine de salariés pour plus de 1000 adhérents (principalement des professionnels du climat). Nous regardons la qualité du logiciel, mais aussi l’exhaustivité de la démarche, la mobilisation des parties prenantes, l’intégration d’un plan d’action et la conformité du reporting.» Une trentaine de solutions sont aujourd’hui certifiées conformes à la méthode de l’Ademe.
La méthode bilan carbone, une marque déposée par l’Ademe, n’est reconnue qu’en France mais elle est jugée parmi les plus sérieuses. A l’international, deux autres référentiels se sont imposés : la norme ISO 14 064 et surtout le Greenhouse Gas (GHG) Protocol, qui tend aujourd’hui à être privilégié par les grands groupes. Le temps et le coût pour un bilan d’émissions carbone sérieux ? «Le diagnostic Décarbon’Action de Bpifrance, dont peut bénéficier une PME pour son premier bilan, coûte 10 000 euros, dont 6000 euros pris en charge par la banque publique, signale Quentin Guignard avant de tenter une réponse plus large. Un prestataire va prendre entre 1000 et 1500 euros la journée, et va travailler entre 5 et 20 jours selon la taille et la complexité de l’entreprise. Evidemment pour les très grosses entreprises comme Total, arriver à faire un bilan carbone complet et détaillé va prendre plusieurs années, en commençant par un site puis en élargissant progressivement le périmètre».
Taire les incertitudes pour ne pas ternir les efforts en cours
Mais la méthodologie et le cabinet les plus sérieux garantissent-ils de façon absolue la fiabilité du résultat ? «Tout bilan carbone est rempli d’incertitudes, reconnait Quentin Guignard. Selon la qualité des informations accessibles, mais aussi du périmètre retenu et des choix méthodologiques faits, un résultat qui varie du simple au triple n’est pas aberrant.» Une estimation confirmée par d'autres experts. Pour eux, rien d’anormal à cela. «La comptabilité carbone est une pratique jeune, surtout si on la compare à la comptabilité financière», plaide Quentin Guignard.
Sauf que ces incertitudes sont tues par les entreprises. Car elles pourraient ternir leurs efforts affichés. Que vaut une réduction de 20% des émissions en quatre ans, si la valeur de départ est en fait sous-évaluée de 200% ? «Cela arrange un peu tout le monde de croire en la fiabilité et en la précision des données sur les performances climatiques des organisations : les entreprises pour prouver qu’elles réduisent leur empreinte carbone, le monde financier pour garantir des placements verts, les gouvernements pour faire un suivi des normes et des politiques… Mais en réalité elles sont très incertaines, en raison de la complexité des mesures, du manque de rigueur dans les vérifications mais aussi parce qu’elles sont volontairement maintenues floues», observent depuis le Québec Olivier Boiral, David Talbot et Marie-Christine Brotherton, qui ont étudié depuis 2018 les pratiques de reporting climatique dans l’énergie, les mines, l’automobile et l’agroalimentaire.
Et dans tous les secteurs, ils arrivent aux mêmes conclusions. «Les données sont de plus en plus difficiles à interpréter car les pratiques de communication plus opaques. Les entreprises évoquent très peu leurs méthodologies, les périmètres retenus et quand elles le font, c’est souvent pour mentionner un changement mais sans aucune explication. Leurs communications portent aussi davantage sur les tonnes de CO2 émises par unité produite, ce qui empêche d’avoir une image claire et complète de leur empreinte carbone.»
En attendant que de l'ordre soit mis dans les communications liées aux émissions carbone (la nouvelle réglementation européenne dite CSRD pourrait y contribuer), la méfiance est de mise sur les annonces tonitruantes et non étayées de réduction spectaculaire de l'empreinte carbone. Comme celle du constructeur de voitures de luxe Porsche qui affirmait en 2017 avoir réduit de près de 95% ses émissions indirectes en un an...
Retrouvez prochainement le deuxième épisode de notre série «Empreinte carbone, une donnée en quête de fiabilité» qui vous expliquera pourquoi cette dernière peut varier du simple au triple pour une même entreprise.



