«Des panneaux sur nos hangars pas sur nos hectares», «Plantons des arbres, pas des panneaux», «Rente sur le foncier, terres agricoles en danger»… Le 20 octobre 2022, la Confédération paysanne faisait entendre son opposition à l’implantation de panneaux solaires sur les champs, vergers ou prairies, devant le Sénat qui planchait sur la loi d’accélération des énergies renouvelables, dans laquelle il avait introduit une définition de l’agrivoltaïsme (ou agriPV). Au même moment, les Jeunes agriculteurs demandaient un moratoire sur l’agrivoltaïsme. Ils craignent, avec un revenu généré par l’énergie supérieur à celui de la production agricole, que les terres soient détournées de leur usage initial. Avec le risque que des exploitants devant partir à la retraite profitent de cette nouvelle rente...
Même la FNSEA, qui a signé des accords avec EDF et TotalEnergies sur le sujet, s’inquiète. «Attention de ne pas ouvrir la boîte de Pandore. Cela va aller vite et on va avoir des projets sur des terres alimentaires. 0,2% [des surfaces agricoles utiles] ce n’est peut-être pas beaucoup. Mais un projet qui retire la production alimentaire, c'est comme un projet d’artificialisation», prévient Olivier Dauger, le référent climat énergies de la FNSEA. Gare aussi à l'opinion publique, prévient Michel Boucly, l’ancien directeur général délégué du groupe Avril, qui a connu les luttes contre les agrocarburants et les OGM. «Le dialogue entre énergéticiens et agriculteurs est nécessaire, mais pas suffisant. Il faut s’y prendre dès le départ en impliquant toutes les parties prenantes et l’opinion publique», pour ne pas se retrouver dans des situations de blocages systématiques des projets comme dans l’éolien terrestre.
D’autant que, dans le solaire agricole aussi, on a vu de mauvaises pratiques qui nuisent à la durabilité de cette technologie et à son acceptabilité. Dans les années 2010-2011, le tarif d’achat pour l’intégration du photovoltaïque en toiture était très incitatif. Des serres photovoltaïques ont pu alors se développer en France, amenant une bulle spéculative et faisant ainsi fleurir de nombreux projets «alibi» où la production agricole n’était pas viable, explique l’Ademe.
Une filière qui reprend
60 à 80 GW de potentiel en 2050
167 installations en France (environ 1,3 GW)
23 types d’installations, 10 démonstrateurs
(Sources : Ademe, France Agrivoltaïsme)
Définir des bonnes pratiques autour de l'agriPV
D’où la définition introduite par les sénateurs dans la loi d’accélération des énergies renouvelables d’une installation agriPV. Elle doit garantir à la fois un revenu durable et une production agricole significative, tout en apportant directement à la parcelle agricole au moins l’un des quatre bénéfices identifiés. Ceux-ci sont : l’amélioration du potentiel et de l’impact agronomiques, l’adaptation au changement climatique, la protection contre les aléas et l’amélioration du bien-être animal. Cette installation ne pourra être mise en place si elle nuit à l’un de ces points, si elle ne permet pas à la production agricole d’être l’activité principale de la parcelle et si elle n’est pas réversible. Las, d’autres amendements introduisant des dérogations proposées par les députés ouvrent la porte aux mauvaises pratiques.
Pour éviter l’enlisement connu dans l’éolien, deux associations de promotion de l’agrivoltaïsme s’activent. La première, France Agrivoltaïsme, a été créée en juin 2021 par Antoine Nogier, le dirigeant de Sun’Agri, un des pionniers du secteur. Avec le constat que l’agrivoltaïsme était «un mot à définitions et à interprétations variables». Et qu’il fallait y mettre bon ordre en donnant un cadre législatif, des chartes de bonnes pratiques et une norme de l’Afnor. La seconde, la Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA), a vu le jour en décembre 2021 pour défendre les «cultivateurs d’énergie». Elle milite pour une définition plus large de l’agrivoltaïsme, extensive au-delà de la production alimentaire pour refléter «la diversité des besoins du monde agricole et de ses différents territoires», explique Quentin Hans, chargé du développement de la FFPA. Comme il le dit lui-même, il «n’y a pas de consensus sur ce que doit être l’agrivoltaïsme, ni chez les agriculteurs ni chez les développeurs».
D’abord des projets agricoles
Après avoir enquêté auprès de plusieurs grands développeurs, on ne peut pas lui donner tort. Les énergéticiens qui s’y intéressent, avancent en ordre dispersé pour démontrer qu’ils ont bien compris que les projets agrivoltaïques devaient être d’abord des projets agricoles. Un des pionniers, Akuo Energy, a ainsi fait évoluer son modèle, dit Agrinergie, de cultures intercalées entre les panneaux photovoltaïques au sol, à la superposition des deux, en développant des serres à couverture semi-voltaïques mises gracieusement à disposition des exploitants.
De son côté, EDF Renouvelables, filiale d’EDF, a dégainé en janvier 2019, une charte pour encadrer les projets photovoltaïques au sol sur terre agricole. Signée par la FNSEA et les chambres d’agriculture, elle visait à garantir la préservation des terres et la pérennité de l’activité agricole. Pas suffisant. Si EDF revendique une quarantaine de projets agrivoltaïques en développement, principalement sur des sites pollués ou en conversion agricole, aucun n’est lancé. EDF Renouvelable a en effet décidé d’impliquer systématiquement les élus locaux. «Si, d’un point de vue des collectivités, le projet à cet endroit n’a pas de sens, on ne le retiendra pas. On évince aussi certains projets qui ne seraient qu’opportunistes», explique Lucie Maillard, responsable des équipes Agri-PV France et Concertation France d’EDF renouvelables.
Engie, qui travaille depuis dix-huit mois sur le sujet des craintes vis-à-vis du solaire dans le monde agricole s’appuie sur son label TED (transition énergétique durable), lancé en mai 2022 comme cadre. Il part notamment d’un principe de base : «C’est le projet agricole qui génère le projet d'agrivoltaïsme», explique Aline Chapulliot, la responsable du service Nouvelles offres d’Engie Green. Et non l’inverse. Cela a une conséquence : «Puisqu’on est là pour apporter un service à la parcelle et répondre au besoin de l’exploitant, on n’est pas sur de la production PV industrielle. Il faut accepter de "désoptimiser" notre production». Résultat : sur les 600 sollicitations d’exploitants reçues par Engie, moins de 1% sont étudiées. Les exploitants qui ne cherchent qu’un complément de revenus devront aller voir ailleurs.
Premiers démonstrateurs lancés dès 2019
Entré dans les renouvelables en France avec l’acquisition de Quadran en 2018, TotalEnergies a lancé ses premiers démonstrateurs agrivoltaïques dès 2019 dans l’idée que «l’on ne le développera que si l’on quantifie les bénéfices» et «que l’on sort du débat autour des loyers», explique Nicolas Ferras, le responsable du pôle agricole de TotalEnergies Renouvelables France, qui a signé un accord en 2020 avec la coopérative In Vivo et en 2022 avec la FNSEA. Mathieu Debonnet, le dirigeant de l’opérateur TSE, va encore plus loin. Selon lui, les projets pilotes «ne servent pas à prouver que cela marche, mais que l’on ne peut être meilleur que sur une surface non couverte». Certes, mais il faut entre six à neuf ans pour en faire la démonstration.
Entre-temps, d’autres acteurs avancent sans précautions. Un opérateur, spéculant sur la libéralisation de l’agriPV, aurait «proposé 16 000 euros de loyer annuel à l’hectare, alors que le prix à l’achat oscille entre 2 000 et 10 000 euros», rapporte Antoine Nogier. Une catastrophe pour cette filière naissante, même si, pour le président de France agrivoltaïsme, il ne s’agit là que «de projets papier» et qu’il y a «toutes les chances que ces projets ne se réalisent jamais». Sauf que, dans l’opinion publique et le monde agricole, le mal sera fait.
Quatre familles de technologies pour fournir un service aux parcelles
Pour que l’agrivoltaïsme apporte réellement un plus aux cultures, les panneaux fixes, posés à 1 ou 2 mètres du sol, ne sont quasiment jamais adaptés. De nouvelles technologies arrivent pour répondre aux différents besoins des exploitants. Pour les grandes cultures et les vergers, les panneaux photovoltaïques sont installés en ombrières chez Sun’Agri ou en canopée chez TES, à 5 mètres du sol. Inclinables, ils sont pilotés par des systèmes intelligents qui tiennent compte de la météo et des besoins des plantes grâce à des capteurs installés sur les cultures et le sol.
Pour le maraîchage, très gourmand en soleil, Engie teste aux Pays-Bas une culture de petits fruits rouges avec des panneaux solaires en damiers, qui laissent passer plus de lumière, quitte à produire moins d’énergie.
EDF développe un système du même type avec des trackers solaires d’Ampex (ArcelorMittal Exosun) et des panneaux bifaces sur des vignes en Gironde. Mais c’est surtout au sol, posés verticalement, que les panneaux photovoltaïques bifaces pourraient apporter des services, soit sur des grandes cultures céréalières soit dans les pâturages.
Une société suisse, Voltiris, propose d’installer des panneaux photovoltaïques à l’intérieur des serres, et non sur la moitié des toits, mais en les couplant avec des filtres colorés adaptés aux cultures pour optimiser l’apport de lumière ciblé en dessous.



