L’agriculture régénératrice, des projets de transition à l'impact incertain

[L'AGRICULTURE REGENERATRICE, 3/3] Sommés de décarboner leur amont agricole, qui pèse généralement autour de 70% de leurs émissions, les grands groupes de l’agroalimentaire se lancent dans le déploiement de programmes d’agriculture régénératrice. Dans l'ultime volet de cette série, on s'intéresse aux freins au développement de ces pratiques et à leurs limites.

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Les groupes de l'agroalimentaire estiment en général que l'amont agricole pèse environ deux tiers de leurs émissions de carbone (ou équivalent carbone).

Les géants de l’agroalimentaire ont élaboré des plans d’agriculture régénératrice (AR) plus ou moins ambitieux pour amorcer la transition de leur amont agricole. Mais leur mise en oeuvre est un parcours est semé d’embuches. Le premier défi étant de trouver des agriculteurs qui veulent bien les suivre. D’autant plus que ces industriels, aussi gros soient-ils, n’achètent généralement pas toute la production de leurs fournisseurs agricoles : dans les champs, leur action ne pèse qu’à hauteur de la rotation qui leur est dédiée.

«Nous n’aurons pas les 750 exploitants qui nous fournissent en pommes de terre en France tous seuls : il faut un écosystème favorable», pose Charles Dezitter, responsable AR chez McCain. «Aucune filière ne peut supporter seule le coût de la transition. Il faut notamment qu’elles se partagent les incitations financières», complète Bastien Saché, le PDG de la fondation Earthworm qui accompagne des entreprises dans le déploiement de leurs stratégies AR comme Nestlé. 

«Si l’Europe donne un cadre à l’agriculture régénératrice, si les industriels adoptent un langage commun, si les aides collectives pour services environnementaux se mettent en place, si les assurances climatiques mettent des primes pour les agriculteurs en transition, les exploitants seront sans problème au premier niveau de notre programme en 2030», énumère Charles Dezitter. Cela fait beaucoup de "si" !

Mobiliser large

Faire bouger le système n'a rien d'évident. «Les agriculteurs sont dépendants de l’organisation des filières, désormais structurées autour d’un nombre réduit d’acteurs (…), soulignent des chercheurs de l’Inrae et de l’INP Toulouse dans un article «L’agriculture régénératrice : summum de l’agroécologie ou greenwashing ?». Ces évolutions sont à l’origine de trois grands types de verrouillage : matériel (intrants, espèces, bâtiments, machines), réglementaire (normes et régulations) et culturel.»

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S’il faut mettre tout le monde en marche, de la coopérative aux autres acteurs industriels, les niveaux d’évangélisation sont différents. «Certaines coopératives sont très engagées, détaille par exemple Bastien Saché. Elles ont compris qu’une partie de leur activité est de fournir des intrants et qu’elles doivent évoluer. D’autres, au contraire, n'en sont pas encore là : pour elles, l'activité c'est de collecter la production agricole, point barre.» Même constat côté industriels : cet acteur bien implanté en France (plusieurs milliards de chiffre d’affaires au niveau mondial), sans même discuter de la pertinence d’une stratégie autour de l’AR, assure qu’il ne déploiera pas de plan de transition globale de son amont «tant que le prix du carbone ne l’y contraindra pas.»

Fixer dans le marbre un cadre commun à l’agriculture régénératrice est d’ailleurs un préalable qui est loin d’enchanter tout le monde. «Avoir un cahier des charges "AR"ne tient pas la route au niveau du consommateur, car il y a trop de diversité des pratiques. Cela conduirait aussi à figer l’innovation», estime Bastien Saché... dont les équipes ont travaillé avec McCain.

La voie médiane est de s’entendre a minima sur les progrès réalisés. «Accordons nous sur ce que doivent être les résultats d’un système d’agriculture régénératrice et comment nous pouvons mesurer ces résultats, explique Paul Hrycyk, responsable agriculture régénératrice chez Pur, une entreprise qui accompagne des grands groupes, pas seulement de l’agro, dans le déploiement de ces stratégies. Si tout le monde adopte les mêmes indicateurs de performance, nous aurons déjà fait un immense bond», poursuit-il.

Impacts incertains

Mesurer est d’autant plus important que l’impact global de ces stratégies reste incertain, la littérature scientifique étant maigre sur le sujet. Et si l’analyse individuelle des pratiques agronomiques met en avant leurs bénéfices, gare à l’effet rebond. Par exemple, la demande d’un travail mécanique du sol moindre, si elle augmente la capacité de ce dernier à retenir l’azote et sa richesse organique, favorise l’arrivée de mauvaises herbes : comment s’assurer que les traitements herbicides n’augmentent pas ?

Côté effets, la quantité de carbone qui pourra être stockée (et mesurée) dans le sol reste à préciser : «En aucun cas la généralisation de ces pratiques ne pourrait compenser les émissions d’autres secteurs économiques, comme parfois affiché en AR», expédient les chercheurs de l’étude précitée. «Beaucoup de projets sont encore au stade du pilote, résume Sofia Condés de l’initiative Fairr, un groupement d’investisseurs de l’agro. Ils recoupent des pratiques très différentes dont il est parfois difficile de connaître les impacts : tout cela manque encore d'expertise scientifique.»

La pression accrue des investisseurs pourrait aider à affermir ces stratégies – elle sera plus forte en Europe que de l’autre côté de l’Atlantique. «Ce sont surtout des problématiques de déforestation qui ont conduit à des départs d'investisseurs, comme par exemple China Mengniu Dairy (un acteur chinois des produits laitiers, ndlr), le groupe Casino ou JBS (un acteur brésilien de la viande bovine, ndlr), poursuit-elle. La prochaine étape est l'analyse des trajectoires en scope 3 (réduction des émissions de l'amont, ndlr). Celle d’après, de voir si ces plans de réduction, notamment via l'agriculture régénératrice, ont été solides ou simplement du greenwashing.»

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