Vol en escadrille pour sauver le soldat Aubert & Duval. Safran, Airbus, mais aussi Dassault Aviation s’intéressent de très près au sort de cette filiale du groupe minier et métallurgique français Eramet et se concertent pour trouver une solution, selon nos informations.
Si les deux avionneurs ne souhaitent pas faire de commentaire, le motoriste est sorti du bois. "Nous regardons avec beaucoup d’attention le futur d’Aubert & Duval et voyons bien qu’à court terme il semble un peu complexe, affirmait fin octobre Philippe Petitcolin, le directeur général de Safran. Effectivement, la filiale alliages et métaux de spécialité d’Eramet met toutes ses forces, depuis mars, dans la réduction de ses besoins de trésorerie.
Une batterie d’actions allie une forte mobilisation des salariés (du renoncement à l’intéressement à un accord de performance collective) et l’activation de toutes les aides que propose l’État sur la période. Des dossiers ont notamment été présentés pour financer la transition digitale du groupe. Si aucun plan social n’est annoncé, des salariés sont formés pour remplacer les intérimaires sur les hausses de charge et des sites sont à l’arrêt. Fin octobre, les ventes d’Aubert & Duval étaient en baisse de 37% sur deux ans.
D.R. Le métallurgiste fournit certaines pièces du train d’atterrissage de l’A380.

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Sauvetage à grande échelle
Aux coûteux retards de livraisons qui ont suivi la révélation, fin 2018, de défauts du contrôle qualité s’ajoute la crise brutale qui touche l’aéronautique. Or le secteur représente 70 % de son chiffre d’affaires, devant la défense et l’énergie. "Dans le cadre de sa revue stratégique, Eramet cherche les meilleures solutions pour l’activité d’Aubert & Duval, entreprise stratégique pour la filière. Toutes les options sont envisagées", admet le groupe minier. Comprendre : il est prêt à céder sa peu rentable division Alliages haute performance (18% de son chiffre d’affaires au troisième trimestre), constituée d’Aubert & Duval et d’Erasteel.
À ce stade, tout est encore ouvert, comme l’admet le patron de Safran. Un ou plusieurs grands de l’aéronautique pourraient entrer directement au capital d’Aubert & Duval. Bpifrance sera-t-il de la partie ? Autre option : l’implication d’ACE Management (Tikehau Capital) via son fonds ACE Aéro Partenaires, lancé fin juillet dans le cadre du plan de relance de la filière pour sauver les perles industrielles essentielles à la chaîne de valeur. Un fonds de 630 millions d’euros auquel les grands donneurs d’ordres ont contribué à hauteur de 200 millions d’euros.
Depuis la manifestation d’intérêt de Safran en septembre 2019, le changement d’échelle du sauvetage témoigne de la place qu’occupe Aubert & Duval dans la filière aéronautique. Moteur M88 du Rafale, trains d’atterrissage des avions commerciaux, fixations en tout genre, aérostructures, pièces critiques pour le spatial... Impossible pour la filière aéronautique de se passer de ce spécialiste des métaux haute performance (aciers, aluminium, titane, superalliages).
Il n’est pas à exclure que d’autres industriels s’invitent à la table. Aubert & Duval compte aussi parmi ses clients Naval Group pour ses sous-marins nucléaires, Nexter pour ses véhicules blindés et le missilier MBDA, notamment pour les enveloppes des ogives. "Il en va de l’indépendance de toute la filière aéronautique civile et militaire française et européenne", résume une source anonyme.
Guittet Pascal Aubert & Duval produit le N18, un superalliage entrant dans la fabrication du moteur M88 du Rafale. © Pascal Guittet
Dossier politique ultrasensible
La menace d’une acquisition d’Aubert & Duval par un groupe étranger, en particulier américain ou russe, inquiète au plus haut niveau, alors que l’État contrôle 26% du capital d’Eramet via l’Agence des participations de l’État. Le métallurgiste est donc un dossier politique et industriel ultrasensible, plus encore que le fabricant de lasers Cilas et le spécialiste de la vision nocturne Photonis, également menacés de passer sous pavillon étranger, mais sur des segments plus étroits. Les trois entreprises sont officiellement sous haute surveillance de la Direction générale de l’armement.
Le 30 octobre, les députés (LR) du Vaucluse Julien Aubert et de la Loire Dino Cinieri ont alerté le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, sur le risque d’une mainmise étrangère sur ce fleuron français, dans un courrier cosigné par 18 députés : "Les activités d’Aubert & Duval en font une entreprise hautement stratégique pour notre base industrielle et technologique de défense."
Un risque qui inquiète également les salariés. "Le pire des scénarios serait d’être vendu à un groupe étranger qui dilapiderait notre outil de production et nos secrets de fabrication, s’alarme Jean-François Courtadon, délégué syndical central Force ouvrière, syndicat majoritaire. Serons-nous repris ? À quelle échéance ? À quel prix ? La direction ne nous donne aucune visibilité. Une chose est sûre, Eramet ne veut plus de nous !"
Le scénario de repreneurs français laisse entrevoir un peu d’espoir. "Dans ce contexte d’incertitude profonde, une reprise par le groupe Safran serait un moindre mal", précise François Courtadon. Aubert & Duval n’échapperait pas pour autant à une restructuration. "L’entreprise a besoin d’investissements pour se mettre au niveau, en particulier au niveau des process qualité, mais elle doit également effectuer une profonde réorganisation industrielle pour gagner en efficacité", assure un bon connaisseur du dossier. L’entreprise plus que centenaire a besoin d’une mise à jour, initiée par Eramet dans le cadre de sa profonde transformation digitale, mais trop coûteuse pour le groupe.
Olivier James, avec Geneviève Colonna d’Istria et Myrtille Delamarche
Aubert & Duval, c’est...
- Un groupe fondé en 1907, acquis par Eramet en 1999, qui produit et transforme (forgeage, matriçage, usinage, métallurgie des poudres) des aciers, des superalliages, de l’aluminium et du titane pour l’aéronautique, la défense, l’énergie, le spatial et le médical
- Sept sites industriels en France : A&D Les Ancizes (Puy-de-Dôme), A&D Pamiers (Ariège), A&D Firminy (Loire), A&D Imphy (Nièvre) dans la métallurgie des poudres, A&D et Interforge à Issoire (Puy-de-Dôme) et A&D Heyrieux (Isère)
- Deux sites de production en Espagne (A&D, à Irun) et en Inde (Squad, à Belgaum)
- Quatre coentreprises : Mkad avec Mecachrome à Varilhes (Ariège), Ukad avec le kazakh UKTMP et EcoTitanium avec Ukad, l’Ademe et le Crédit agricole Centre France à Saint-Georges-de-Mons (Puy-de-Dôme)
- 5 130 salariés, dont environ 4 000 en France
- 847 millions d’euros de chiffre d’affaires 2019 pour la division alliages d’Eramet (qui comprend aussi Erasteel), en baisse de 17 % par rapport à 2018
Myrtille Delamarche
Trou d’air dans le titane
Ce devait être un relais de croissance pour Aubert & Duval. Fin 2017, l’entreprise inaugurait à Saint-Georges-de-Mons (Puy-de-Dôme) EcoTitanium, la première usine européenne capable de produire du titane recyclé de qualité aéronautique. Aujourd’hui, le site (44 salariés) est à l’arrêt, terrassé par la baisse de charge. Eramet entend bien le redémarrer après un retour à meilleure fortune, d’autant plus qu’il a récemment renouvelé un important contrat de fourniture de titane recyclé, signé avec un nouveau client, et qualifié son titane chez un donneur d’ordres où il ne l’était pas. Mais chez Aubert & Duval, c’est toute la filière titane qui souffre, et pas seulement du Covid-19.
La situation est plus grave chez Mkad, la coentreprise d’Eramet et Mecachrome qui usine, à Varilhes (Ariège), des pièces en titane de grandes dimensions pour l’aéronautique produites par Aubert & Duval à Pamiers (Ariège). Lors d’un comité social et économique extraordinaire, le 14 septembre, les salariés de Mkad se sont vu confirmer le projet de cessation des activités. Eramet cherche un repreneur. Mkad souffre certes de la crise liée au Covid-19, mais aussi d’un retournement de la demande. Ses principaux contrats s’arrêtent peu à peu. Créée en 2015, cette usine répondait à la forte demande de titane d’Airbus, notamment pour l’A 350.
Reste Ukad, l’usine d’Aubert & Duval et UKTMP à Saint-Georges-de-Mons. Avec le géant kazakh des éponges de titane, Aubert & Duval y forge des billettes, barres, fils et tôles, principalement pour l’aéronautique. Eramet défend le caractère stratégique d’EcoTitanium et d’Ukad, mais sa filière titane souffre, structurellement, de la substitution de ce coûteux métal par des matériaux composites.
Myrtille Delamarche



