Stupéfaction, colère, incompréhension… Les critiques dans le numérique français pleuvent à l’annonce, le 6 octobre 2021, du partenariat stratégique entre Thales et Google en vue de la création d’une coentreprise de cloud de confiance, à l’instar de ce que comptent faire Orange et Capgemini avec Microsoft.
Peu de détails sont dévoilés à ce stade. Cette coentreprise de droit français devrait être créée au premier trimestre 2022. Elle sera « très majoritairement » contrôlée par Thales et opérera les services cloud d’infrastructure de Google sur trois datacenters qui seraient ouverts à la mi-2022 dans la région parisienne. Le temps d’obtenir le précieux sésame Cloud de Confiance de l’Anssi (Agence nationale de sécurité des systèmes d’information), elle espère débuter la commercialisation de ses services en 2023 avec le renfort des solutions de sécurité de Thales en matière de contrôle d’identité et de chiffrement des données.
Soutien du gouvernement
Le nouveau plan national du cloud, annoncé par le gouvernement en mai 2021, a ouvert la porte à ce type de projet pour donner aux entreprises françaises l’accès aux solutions américaines du cloud, considérées comme les plus avancées du marché, tout en offrant une protection juridique face au risque d'extraterritorialité du Cloud Act. Sa décision est justifiée par des impératifs de compétitivité. Mais Bercy envisage cette voie comme une solution transitoire en attendant l’émergence d’alternatives cloud française et européenne au top niveau.
Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, et le secrétaire d’Etat en charge du numérique, Cédric O, ont salué ce partenariat. «La solution exploitée par Thalès pourra ainsi permettre aux entreprises et administrations françaises d’accéder à des technologies cloud hyperscale à l’état de l’art dans un environnement de confiance via une infrastructure isolée, opérée entièrement par des acteurs européens depuis le territoire de l’Union européenne», déclarent les deux ministres.
Réaction favorable aussi du Cigref, qui représente les DSI des grandes entreprises en France et qui a participé à la définition du cahier des charges du cloud de confiance. «L’annonce de la création de cette co-entreprise est une bonne nouvelle, tant pour les utilisateurs que pour la stimulation de la filière européenne du cloud, lit-on dans son communiqué. Ce projet apparaît en effet comme une réponse pertinente, au meilleur niveau fonctionnel et rapidement disponible, aux attentes exprimées par les membres du Cigref.»
Incohérence des actes avec le discours
Dans le numérique français, cette annonce est en revanche vécue comme un séisme. Les réactions négatives viennent notamment des membres du Comité stratégique de la filière de sécurité, présidée pourtant par Thales. Pour Luc d’Urso, directeur général d’Atempo Wooxo, éditeur d’une solution de gestion de stockage des données, c’est la colère et la consternation qui l’emportent. «J’ai du mal à comprendre cette annonce complètement incohérente par rapport à l’objectif de souveraineté des données martelé à maintes fois par le gouvernement, confie-t-il à L’Usine Nouvelle. Le gouvernement nous dit qu’il faut s’affranchir des technologies américaines et chinoises, et construire une filière indépendante du numérique sans laquelle nous ne pourrons pas espérer assurer notre souveraineté. Il met 1 milliard d’euros dans la cybersécurité et plusieurs centaines de millions d’euros dans le cloud pour soutenir les industriels français et favoriser l’émergence d’une filière française. Je suis consterné par l’incohérence des actes avec le discours.»
L’enjeu pour cet entrepreneur n’est rien de moins que la perte de contrôle des données industrielles à l’instar de ce qui s’est passé dans les données grand public. «La France et l’Europe ont définitivement perdu la bataille des données grand public au profit des GAFAM mais pas celle des données d’entreprises, affirme-t-il. Cette bataille-là, nous pourrions la gagner pour peu que le gouvernement soutienne la filière. Nous avons en Europe des industries fortes dans l’automobile, l’aéronautique, la défense, l’énergie ou encore la santé. Nous avons besoin de bâtir une filière forte et indépendante qui respecte nos valeurs en matière de collecte et traitement des données. Au lieu de cela, on se tourne vers les acteurs américains. Cela va priver notre filière de revenus indispensables à son développement, ce qui risque de la conduire à l’effondrement. Nous allons être réduits à construire des datacenters en briques et ciment. Les matériels qui sont dedans sont déjà américains puisqu'on nous dit de ne plus acheter de matériels chinois. Les algorithmes qui vont tourner dessus le seront aussi. Les GAFAM vont continuer à avancer inexorablement leurs pions.»
Le rôle de Thales mis en cause
Même sentiment chez Edourad de Rémur, cofondateur d’Oodrive, un éditeur de solutions de travail collaboratif dans le cloud. «C’est un mauvais jour pour le numérique français, clame-t-il à L’Usine Nouvelle. Nous étions en train de construire une filière française indépendante et souveraine au sein du comité stratégique de la filière de sécurité. Et voilà que nous apprenons l’accord entre Thales et Google. Ce type de partenariat ne constitue une solution ni à court terme ni à long terme. Il faudra des années avant que la coentreprise obtienne le label de l’Anssi. C'est le temps qu'il ne faudrait pour nous mettre au niveau des géants américains. Cela ne va pas aider à l’émergence d’une filière française de cloud. C’est vrai que nous sommes en retard sur les acteurs américains. Nous étions aussi en retard dans le nucléaire. Cela nous a pas empêchés de construire notre propre filière. Où serions-nous aujourd'hui si nous avions décidé de nous contenter de la construction des bâtiments et nous appuyer sur des réacteurs américains ? C'est ce qu'on est en train de faire dans le cloud.»
Le rôle de Thales, qui pilote le Comité stratégique de la filière de sécurité, est mis en cause. «Thales est un grand groupe qui a des intérêts financiers et commerciaux avec les acteurs américains, c’est quelque chose que je comprends, souligne Edouard de Rémur. Mais il y a manifestement un sérieux conflit d’intérêt. Thales semble davantage enclin à défendre ses propres intérêts que celui de la filière. Nous sommes nombreux à être déçu par son attitude. Cela va rendre plus compliqué de construire une filière française.»
Démarche opportuniste
Y-a-t-il besoin de s'allier avec Microsoft ou Google pour créer un cloud de confiance? La question interpelle les acteurs français du cloud alors que le pays compte déjà de nombreux acteurs capables de prétendre à ce label. " Le Cloud de Confiance existe déjà avec les acteurs technologiques qualifiés SecNumCloud par l'Anssi comme 3DS Outscale, Oodrive ou OVHcloud, estime David Chassan, directeur de la stratégie de 3DS Outscale, la filiale cloud de Dassault Systèmes. En effet, les institutions publiques et les entreprises ayant des activités stratégiques peuvent, et nombreuses s'y engagent déjà, faire des choix éclairés vers des acteurs français et européens dont la technologie est reconnue, qualifiée et certifiée." Mais pour le gouvernement français, ce type de partenariat répond aux besoins des entreprises qui, pour des raisons de compétitivité, cherchent à accéder aux meilleurs services cloud du marché.
David Chassan dénonce une démarche mercantiliste et opportuniste qui va à l'encontre de la défense d'une la filière française souveraine et indépendante. " La souveraineté est une valeur fondamentale que nous défendons chez 3DS Outscale depuis 2010, explique-t-il. Mais la souveraineté n'est pas une opportunité commerciale à saisir en fonction de la météo. On ne peut pas jouer d'effet d'annonce pour faire patienter les acteurs publics. Après Microsoft avec Orange et Cap Gemini, c'est maintenant au tour de Google avec Thalès. Il faut des services Cloud opérationnels disponibles et certifiés des plus hautes exigences de confiance."



