Intel mis à l'épreuve

Retard dans la loi de Moore, concurrence accrue d’AMD, perte du marché d’Apple : Intel traverse l’une des phases les plus critiques de son histoire. Son salut va dépendre de sa capacité à relever ces trois défis.

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Le monopole d’Intel dans les microprocesseurs de PC et de serveurs est plus que jamais contesté.

L’étoile Intel, qui brillait sur l’industrie des semi-conducteurs, pâlit. Largué dans la course de la loi de Moore, le numéro un mondial des puces est battu en Bourse par TSMC. Son monopole dans les microprocesseurs de PC et serveurs est plus que jamais contesté. Selon le blogueur financier EnerTuition, il entre dans une période des plus critiques de son histoire. S’il veut se relever, trois défis l’attendent.

Revenir dans la course de la loi de Moore

Pendant plus de quarante-cinq ans, Intel a incarné la loi de Moore. Et pour cause : Gordon Moore, le père de cette maxime, qui prévoit le doublement de la densité des puces tous les deux ans, est le cofondateur de l’entreprise en 1968. Le groupe a fait de son leadership dans les technologies de production un avantage déterminant pour étouffer dans l’œuf toutes velléités de concurrence et conserver un monopole quasi absolu dans les microprocesseurs à architecture X86 au cœur de presque tous les PC et serveurs écoulés dans le monde.

Mais son avance s’est évaporée ces cinq dernières années pour laisser la place à un retard sur deux fondeurs de semi-conducteurs, sorte de sous-traitants, le coréen Samsung et surtout le taïwanais TSMC qui fabrique les puces les plus avancées de ses concurrents comme AMD, Nvidia, Broadcom, Qualcomm ou Xilinx. Alors que TSMC a mis en production la technologie de 5 nanomètres, il n’en est encore qu’à celle de 10 ou 14 nanomètres selon les produits, ce qui le met en recul de deux à trois générations.

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Après avoir longtemps nié son retard, Intel a fini par l’admettre. Son directeur général, Bob Swan, promet de tout faire pour revenir sur le devant de la course de la loi de Moore en 2021 avec sa technologie de 7 nanomètres supérieure en densité et performances à celles de 5 nanomètres de Samsung et TSMC. Mark Hibben, analyste sur le blog boursier Seeking Alpha, n’y croit pas. Selon lui, Intel atteindra au mieux la parité technologique.

Contenir la concurrence

Le monopole d’Intel est plus que jamais contesté. Après des années de recul, AMD, son seul challenger dans les microprocesseurs X86, affiche un sacré rebond, devenant le plus grand danger pour Intel selon le blogueur EnerTuition. Depuis son retour en force il y a trois ans, AMD ne cesse de lui grignoter des parts de marché. Ainsi, au quatrième trimestre 2019, celle-ci a atteind 16,2 % dans les les PC portables, soit une hausse de 4 points en un an, 18,3 % dans les PC de bureau (+ 2,4 points) et 4,5 % dans les serveurs (+ 1,4 point) selon le cabinet Mercury Research. Des gains qui constituent autant de pertes pour Intel.

Revanche de l’histoire, AMD, une société fabless qui fait fabriquer ses processeurs les plus avancés par TSMC, est en train de prendre technologiquement le dessus sur Intel, qui produit lui-même tous ses processeurs pour PC et serveurs. Même avantage pour d’autres concurrents comme Nvidia, Broadcom, Qualcomm ou Xilinx.

Le danger ne se limite pas à AMD. Il vient également des processeurs à architecture ARM. Utilisés jusqu’ici dans les mobiles, ils sont poussés dans les PC par Qualcomm et dans les serveurs par Marvell et Ampere Computing. Voilà qui risque de contrarier le recentrage stratégique du groupe sur les serveurs, un marché qui offre l’avantage d’être plus porteur et à plus fortes marges que celui des PC sur lequel il avait auparavant fondé sa fortune.

Surmonter la défection d’Apple

En un an, Intel a subi deux coups de poignard de l’un de ses plus fidèles clients, Apple. Le géant californien des mobiles a d’abord choisi de ne pas utiliser ses modems 5G mais ceux de Qualcomm pour ses prochains iPhone 12 à lancer à l’automne 2020. Il a ensuite décidé d’équiper ses Mac de puces « maison », comme il le fait déjà pour l’iPhone, l’iPad, l’Apple Watch ou l’Apple TV, mettant fin à quinze ans de relations avec le roi des microprocesseurs. Pour Intel, le coup est dur. Apple constitue son quatrième plus gros client après Dell, Lenovo et HP avec près de 7,5 % du chiffre d’affaires selon Bloomberg. Dans deux ans, il ne lui fournira plus aucun composant, perdant un pactole annuel de 5 milliards de dollars selon des analystes.

Certes, pour une entreprise qui engrange un chiffre d’affaires de plus de 70 milliards de dollars et un bénéfice net de plus de 20 milliards de dollars, l’impact financier peut paraître modeste. Mais le fait d’être lâché par Apple signifie que ce dernier ne juge plus ses processeurs assez performants pour ses Mac et s’estime en mesure de faire mieux avec ses propres puces en étendant à ses machines les avantages de coût et consommation de l’architecture ARM. Son exemple pourrait pousser d’autres constructeurs de PC comme Lenovo, Dell et HP à basculer sur les processeurs à architecture ARM de Qualcomm. À terme, Intel pourrait perdre une partie significative de son marché dans les PC qui reste son plus gros débouché avec 45 % de son chiffre d’affaires en 2019.

Retour au management par la peur

Avec les incertitudes qui pèsent sur l’avenir d’Intel, son directeur général Bob Swan, qui a pris les rênes de l’entreprise en juin 2018, sonne l’heure du changement. Dans une lettre adressée en mars aux employés, il invite à un changement de culture. Et pour galvaniser ses troupes, il remet au goût du jour la vieille recette de management par la peur, chère à l’un de ses prédécesseurs, Andy Grove, cofondateur et PDG du groupe de 1987 à 1997. « Intel a une culture merveilleuse, et nous voulons garder tous les éléments qui ont rendu notre entreprise spéciale, souligne-t-il. Mais nous savons également que les organisations saines et prospères évoluent et s’adaptent au fur et à mesure que les circonstances changent. »

Il appelle ses salariés à être désormais guidés par une préoccupation centrale : la satisfaction client. « Notre ambition est de jouer un rôle beaucoup plus important dans la réussite de nos clients, explique-t-il. Par conséquent, nous devons nous assurer de dépasser leurs attentes et de fournir ce dont ils ont besoin quand ils en ont besoin. » Il leur demande également de se remettre en cause, de se réinventer et d’avoir peur des challengers. « Lorsque vous êtes le leader incontesté dans n’importe quel domaine, comme Intel l’a été dans les puces, il y a un risque que vos capacités d’écoute et votre curiosité pour le monde s’érodent, justifie-t-il. C’est en grande partie de ce que voulait dire Andy Grove quand il disait que seuls les paranoïaques survivent. Et cela devient très net lorsque vous repositionnez agressivement votre entreprise pour répondre à une nouvelle opportunité de marché que nous estimons aujourd’hui à 300 milliards de dollars mais dont nous détenons moins de 25 %, avec une clientèle plus diversifiée et une concurrence accrue. » Des PC, Intel s’est en effet diversifié dans les datacenters, l’internet des objets, l’automobile ou encore les drones.

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