L'Usine Nouvelle - Vous venez de conclure un partenariat avec Carmat et leur cœur artificiel. Quelles en sont les modalités ?
Thierry Herbreteau, PDG de Péters Surgical. - Nous partageons quarante ans d’histoire avec le professeur Carpentier, père de la chirurgie cardiaque moderne, et qui s’est associé à Matra Défense pour cette ambition de cœur artificiel. La société Carmat (contraction de CARpentier et MATra) a été fondée en 2008. En 1980 le professeur Carpentier avait rencontré les frères Péters et leur avait demandé pourquoi toutes les sutures cardiaques qu’il utilisait alors étaient d’origine américaine. C’est de là que le défi est né. S’en est suivie une collaboration de R&D de dix ans pour donner naissance à une gamme de sutures chirurgicales cardiaques de pointe, la seule gamme française de cette qualité face aux concurrents américains. En 2013, le professeur Latrémouille, chef du service de chirurgie cardiaque à l’hôpital Européen Georges Pompidou, a implanté le premier cœur artificiel Carmat. En 2019, le professeur et ses équipes nous ont approchés pour évaluer le développement d’une suture cardiaque qui faciliterait la pose de ce cœur artificiel dans le cadre d’études cliniques. Avec nos équipes internes de R&D, nous avons ainsi pu développer des sutures cardiaques sur mesure, en phase avec les attentes les plus pointues des praticiens.
Quelles sont les spécificités de ces sutures ?
Elles sont nombreuses mais nous avons par exemple adapté la longueur du fil de suture et surtout développé une aiguille plus pénétrante et atraumatique pour les tissus.
Cette production se limite aujourd’hui à l’accompagnement des essais cliniques ?
Oui, ce partenariat clinique s’inscrit dans le cadre du développement de l’étude pivot de la société Carmat en Europe et aux Etats-Unis.
Quels sont les axes de développement de Péters Surgical ?
Tout d’abord, nous voulons doubler de taille à l’horizon 2024-2025 pour atteindre la taille critique sur un marché mondial des dispositifs médicaux ultra-concurrentiel. D’abord, nous voulons accélérer notre internationalisation. En plus de la France, nos marchés géographiques prioritaires sont aujourd’hui l’Allemagne, l’Italie et toute l’Asie, zone où les besoins cliniques et médicaux sont les plus importants en raison de la démographie, du vieillissement de la population et des investissements massifs en santé des gouvernements locaux. Notre deuxième axe est de continuer à investir à moyen et long termes dans l’innovation. Chez Péters Surgical, la R&D représente au total de 7 à 8% de notre chiffre d’affaires mondial.
Aujourd’hui, nous regardons vers l’horizon qu’ouvrent les chirurgies mini-invasives et robotiques grâce aux développements des robots, de l’intelligence artificielle ou de l’impression 3D. Pour accélérer notre innovation, nous nous appuyons de plus en plus sur des start-up, des centres académiques et de recherche en France et à l’international. Le troisième axe se fera à travers la croissance externe. Le vote de la nouvelle Directive réglementaire européenne (MDR) en 2017 a très fortement renforcé les exigences cliniques et réglementaires pour toutes les sociétés du dispositif médical en Europe. Les plus petites sont évidemment les plus fragiles pour franchir ce nouveau palier réglementaire. Or n’oublions pas que la filière en France est composée à 93% de PME et d’ETI. La crise de la Covid ne fait qu’accélérer les difficultés pour toutes ces entreprises qui maillent le territoire français. Le marché européen dans son ensemble va se consolider et nous envisageons d’y jouer un rôle certain.
Vous regrettez le manque de reconnaissance du "made in Europe" et du "made in France" dans le domaine des dispositifs médicaux. Que demandez-vous exactement ?
Made in France ou Made in Europe, c’est pareil. Aujourd’hui l’acheteur public, en tout cas en France, donne des directives pour gérer d’abord le budget des dispositifs médicaux des hôpitaux, lequel au final ne représente que 3% du budget total des établissements hospitaliers. Le critère principal d’achat au sein des appels d’offre est ainsi d’abord le prix. Cela favorise de facto les plus grands groupes américains et asiatiques qui jouent sur leurs volumes mondiaux et des prix bas en France. A nouveau, le secteur des dispositifs médicaux en France est représenté par 1500 entreprises qui sont des TPE et de PME et ETI. C’est un marché de 30 milliards d’euros de CA, surtout de 90 000 emplois directs dans tous les territoires en France. Nous demandons une adaptation du code des marchés publics avec, à qualité et sécurité égales des produits, une reconnaissance plus forte du made in France. C’est aujourd’hui déjà ce qui se passe pour les entreprises locales dans les plus grands marchés des dispositifs médicaux : les Etats-Unis, l’Allemagne, la Chine et le Japon. Produire en France c’est bien, acheter en France du Made in France c’est mieux. La réindustrialisation du secteur de la santé en France passera inévitablement par un marché intérieur fort pour les entreprises françaises.
Péters Surgical a été fondé en 1926, que représente le groupe aujourd’hui ?
Le groupe a été créé en 1926 par René Péters qui installe le siège de la société en Ile de France, puis il a été développé ensuite par ses fils Bernard et Jean-Claude Péters. La société qui s’appelait à l’époque Laboratoires Péters se spécialise d’abord dans des produits de commodité et des accessoires de bloc opératoire (cathéters, drains, sondes, orthèses …). Mais cet axe a été graduellement abandonné pour aller vers des produits implantables plus spécialisés et toujours plus innovants. Un objectif guide depuis lors le groupe : au-delà du geste chirurgical, participer à une meilleure qualité de vie du patient. Péters Surgical est aujourd’hui concentré sur deux aires thérapeutiques pour les chirurgies de spécialité que sont le cardiovasculaire d’un côté, le digestif et la gynécologie de l’autre. Nous produisons une large gamme de sutures, de clips hémostatiques, d’implants de renfort de paroi, de colles chirurgicales et de d’instrumentation de cœlioscopie (procédures mini-invasives). Nous sommes désormais un leader européen sur ces nouveaux produits et une référence qui compte toujours plus sur le marché mondial.
Quels sont les chiffres clés ?
Nous sommes une ETI industrielle française de 650 salariés, pour un chiffre d’affaires de 76 millions d’euros en 2019 dont 70% à l’export, dans 90 pays. Notre capital est majoritairement détenu depuis 2013 par le fonds d’investissement français Eurazéo.
Quelle est votre implantation industrielle ?
Notre site principal en France est implanté à Domalain, en Ille-et-Vilaine. Dans ce centre d’excellence, nous produisons des clips hémostatiques en titane, dont nous sommes leader européen, des colles chirurgicales pour renforcer les sutures ou les renforts de paroi. Par ailleurs, nous avons également un site d’assemblage pour l’instrumentation de cœlioscopie à Hauterive, dans l’Allier. Nos sutures chirurgicales sont produites sur nos sites de Bangkok, en Thaïlande, qui nous permet depuis 25 ans d’être à proximité des fournisseurs d’aiguilles qui sont tous en Asie, et de New Dehli, en Inde, usine que nous avons acquise il y a cinq ans pour pouvoir entrer sur le marché indien au travers du programme gouvernemental franco-indien Make in India. En Asie, c’est un réel avantage de pouvoir s’appuyer sur une implantation industrielle locale favorisant une grande proximité avec les fournisseurs asiatiques de matières premières ainsi que les chirurgiens et leurs besoins cliniques. Enfin, nous disposons d’une quatrième usine en Algérie, dans le cadre d’une co-entreprise avec un partenaire local, avec qui nous avons construit ce site pour fournir le marché algérien en sutures chirurgicales. Ce site industriel s’inscrit également dans une politique nationale de Make in Algeria afin de fournir la Pharmacie Centrale des Hôpitaux à Alger.



