Industrie & Technologies : Bruno Lemaire, ministre de l’économie et des finances, a annoncé, le 7 février la création d’un groupe de travail pour représenter et structurer les acteurs du newspace français. En tant que membre de ce groupe, pouvez-vous nous présenter cette initiative ?
Christian Canart : Ce groupe de travail a pour but de rassembler des acteurs représentatifs de l’écosystème NewSpace français dans chaque maillon de la chaine de valeur du spatial. Il y a par exemple un représentant dans le domaine des lanceurs avec Venture Orbital, un autre dans l’acquisition de données avec Unseenlabs ou encore dans les motorisations de constellations de satellites avec Exotrail. Pour ma part, la société Spacedreams représente les services et les équipements pour les ports spatiaux. Bref, sept segments identifiés de la chaîne de la valeur sont réunis. La création de ce groupe fait suite aux nombreuses annonces de soutien au développement du NewSpace, dévoilé lors de France Relance et France 2030 [1,5 milliards d’euros engagés pour le spatial, ndlr]. Les investissements en capital-risque sont également au rendez-vous. Dans ce contexte très favorable à la création et au renforcement des acteurs du Newspace, le gouvernement nous a mandatés pour organiser le développement de la filière et faire en sorte que ces investissements soient fructueux et servent une vision politique et les intérêts de la Nation et de l’Europe.
Pourquoi faut-il structurer les entreprises du NewSpace ?
Dans le domaine spatial, il y a quelques grosses locomotives (les acteurs historiques comme Arianegroup) qui roulent sur des chemins maîtrisés et balisés, et des tas de petites locomotives (les startups) qui explorent à toute vitesse de nouvelles voies. Ce que l’on constate en suivant en particulier l’exemple américain, c’est que des startups deviennent des grosses locomotives et ouvrent de nouvelles voies qui bouleversent les standards établis, de nouvelles destinations qu’il nous faut suivre afin de rester dans la course, voire anticiper afin d’être leader. Faire coexister des grosses locomotives avec une multitude de petites locomotives cela ne fait pas un système ferroviaire efficace. Il ne suffit pas d’empiler les moyens. La création d’entreprise est aujourd’hui facilitée mais encore faut-il canaliser l’innovation pour qu’elle soit pertinente. Il faut de la coordination et une vision stratégique large et inclusive.
L’objectif n’est pas de faire émerger un Newspace français ou européen : en tout premier lieu il faut que la France et l’Europe restent dans la course du spatial au niveau mondial, cette course qui ne fait que commencer. Faire émerger le Newspace serait une manière de répondre à cet objectif capital plutôt qu’une finalité objective.
Il faut que toutes les locomotives tirent dans le même sens et dans les bonnes directions. De mon point de vue, afin de forcer les acteurs à collaborer, il faut les réunir autour de grand projets fédérateurs qui servent les intérêts nationaux ou européens. Mais cela n’est pas nécessairement compatible avec les business models des startups , leurs projets, et également leurs intérêts : la concurrence existe, la collaboration moins! Il faut donc composer avec deux approches, l’une « bottom – up », favoriser l’émergence des jeunes pousses dynamiques qui proposent de nouvelles solutions -c’est leur business model, elles vivent de cela. Mais également « top-down » avec la mise en place de la part des agences de grands programmes ambitieux qui vont permettre aux jeunes pousses d’intégrer leurs briques innovantes dans un mur, voir pourquoi pas être l’architecte du mur. Mais pour cela, il faut d'abord que le Newspace soit solide et crédible, donc l'approche "bottom up" doit précéder l'approche "top down". Les agences spatiales vont avoir un rôle de « boussoles » pour leur permettre d’innover dans la bonne direction en bonne intelligence avec les grands acteurs historiques.
Comment les agences spatiales accompagnent-elles cette transition du secteur spatial ?
Les agences spatiales ont aujourd’hui la volonté d’accompagner l’émergence de ce nouvel écosystème. Mais la transition est assez difficile, il y a un vrai choc des cultures entre le monde des start-ups et celui du spatial traditionnel. Le CNES, que je connais bien pour y avoir travaillé de nombreuses années, connait aujourd’hui une période de restructuration importante pour s’adapter aux nouveaux enjeux. Par exemple, elle a récemment fermé sa direction des lanceurs - pourtant un segment historique du CNES-, pour ventiler ses effectifs entre le la direction de la technologie et du numérique et sa direction « transport spatial », tout en affichant une volonté certaine d’aider les startups. De nombreuses questions se posent sur les modalités de ce support : comment aider concrètement ces jeunes pousses ? Quelle responsabilité est prise et à quel prix? Et surtout…quels choix techniques accompagner ? Les projets doivent être suffisamment matures pour qu’une agence comme le CNES apporte son expertise technique, qui ne se developpe pas sur la base de quelques planches powerpoint. D’une certaine manière les startups doivent se mettre à la hauteur du CNES autant que le CNES doit de mettre à leur hauteur. Dès que la technique parle, tout le monde y trouve son compte, et le CNES serait parfois agréablement ébranlé dans certaines certitudes..
Quelle est la place de la France dans le Newspace européen ?
C’est assez variable. Dans les satellites, et la data, la France est plutôt bien positionnée. Dans le domaine des mini-lanceurs, nous sommes un peu en retard par rapport à nos voisins allemands ou britanniques. Mais nous avons une ambition forte et espérons pouvoir combler le retard. La France possède un atout majeur pour aider ses jeunes pousses : le port spatial de Kourou, en Guyane. C’est actuellement le seul spaceport orbital opérationnel en Europe et le CNES souhaite l’ouvrir de plus en plus, notamment en mettant en place un site multilanceur. Et il ne faut pas oublier que la France a aussi une expérience unique dans les lanceurs tout simplement.
D’autres ports spatiaux sont aujourd’hui en construction en Europe…
Effectivement, beaucoup de projets de spaceports en Europe voient le jour, une quinzaine à l’heure actuelle. Pour passer de l’idée à la pratique il faut investir, c’est long et cher et cela suppose qu’il y aura des usagers (des lanceurs) qui seront opérationnels en temps voulu et qui connaîtront le succès, pas juste quelques tirs par an. Cela reste donc très risqué de développer un spaceport et il y a à l’heure actuelle une forme de compétition pour sécuriser la venue des lanceurs qui ont de bonnes chance d’être exploités efficacement. Il y a à ce jour une petite quarantaine de projets de lanceurs en Europe. Nous verrons peut-être également apparaitre des aéroports dotés de pistes pour le lancement de fusées larguées depuis un avion. Cela apporte beaucoup de flexibilité sur le choix du lieu de départ. Par contre la masses des charges utiles et la variabilité des missions sont limitées.
Quels seront les prochaines actions de votre groupe de travail ?
Dans les prochains jours, nous allons entrer en contact avec les acteurs et recueillir leurs suggestions sur la stratégie Newspace que nous voulons partager avec les acteurs historiques et politiques. Cela permettra de mettre sur la table des propositions concrètes en vue de la conférence ministérielle de l’ESA en novembre 2022.



