L’Usine Nouvelle - C’est votre première Semaine de l’industrie en tant que ministre chargé du secteur, à quoi sert cette initiative et l’avez-vous fait évoluer ?
Roland Lescure - Nous souhaitons donner envie d’industrie, ce que nous avons commencé à faire depuis cinq ans avec des mesures de compétitivité, le programme France relance et maintenant France 2030 qui se déploie rapidement. Sur cette semaine, c’est une action décentralisée partout dans les territoires et je ferai deux à trois déplacements par jour avec d’autres ministres. J’ai aussi souhaité ouvrir le ministère de l’Economie avec une opération « Bercy fait son industrie » le 24 novembre. Cet événement sera essentiellement destiné aux jeunes : presqu’un millier de scolaires viendront rencontrer des industriels et le ministre de l’éducation, Pap Ndiaye sera également présent. Nous proposerons entre autre un TEDx en faisant intervenir des hommes et surtout des femmes de l’industrie, et pas seulement des grands patrons mais aussi des techniciens, des ingénieurs, des jeunes. Nous organisons aussi un grand concours d’éloquence dont la finale sera le «procès de l’industrie». Il y aura un procureur, un accusé, un avocat. Et j’espère que l’industrie gagnera à la fin !
Question plus personnelle, après quelques mois dans ce poste qu’avez-vous appris de cet univers ?
Ce que je retiens c’est l’attachement très fort de tous les acteurs que je rencontre, les managers, les actionnaires, les salariés, les organisations syndicales, à leur outil de production et à leur produits. A tel point, par exemple, qu’une forge en Moselle a décidé dans le cadre d’un accord d’entreprise de passer en travail de nuit pour faire face au coût de l’énergie. Tout le monde a été d’accord y compris les salariés qui ont bien sûr été augmentés au passage car ils savaient que c’était une manière de sauver l’entreprise.
La deuxième chose que j’ai apprise c’est le choc entre le court terme et le long terme : un choc énergétique très violent et une ambition de long terme de transformation très forte, avec France 2030 pour reconstruire nos industries mais aussi avec la décarbonation. Sur ce sujet, l’industrie c’est 18 % du problème et 100 % des solutions.
Justement, le président a réuni récemment les 50 plus grands «pollueurs» de l’industrie à l’Elysée, et vous-même avez organisé une réunion de travail avec eux la semaine dernière, cette initiative très médiatisée contribue-t-elle positivement à l’image du secteur ?
D’abord, ce ne sont pas les plus grand pollueurs mais les plus grands émetteurs et cette réunion ce n’était ni un tribunal populaire, ni une réunion des émetteurs anonymes mais une séance de travail pour trouver des solutions. Le président nous a dit : je vous donne six mois pour revenir avec des plans ambitieux de décarbonation. Nous avions déjà 5 milliards prévus dans le cadre de France 2030, il y a désormais 10 milliards à aller chercher. Ces 50 sites, ce sont ceux qui vont nous aider à décarboner le pays puisqu’ils représentent 10 % des émissions de gaz à effet de serre de la France. Si on les décarbone eux, on a déjà fait 10 % du boulot.
Comment changer l’image du secteur ?
Si on demande à des jeunes ce qu’ils pensent de l’industrie : ils disent "l’industrie c’est pénible, l’industrie ça paye pas, l’industrie ça pollue". La réalité c’est que l’industrie ça dépollue, on vient d’en parler, ça paye mieux que les services et c’est de moins en moins pénible grâce aux nouvelles technologies de production et de management. Et cela ne veut pas dire que ce n’est jamais pénible, la forge par exemple est un travail difficile. Mais globalement cela évolue.
Nous avons aussi besoin de montrer des rôles modèles. Quand je vais dans une entreprise, je cherche toujours les femmes. On compte toujours moins de 30 % de femmes dans l’industrie et le défi majeur c’est de les y attirer. A Bercy le 24 novembre, nous ferons intervenir des femmes qui dirigent des usines, des ingénieures, des étudiantes, qui partageront avec d’autres leurs expérience de l’industrie, pour leur donner envie de rejoindre cet univers. Ensuite le dernier point à mettre en avant, c’est les produits, c’est la différence avec le reste de l’économie : dans l’industrie, on fabrique des objets concrets, des vélos, des montres des jouets, que l’on retrouve dans notre quotidien, ce qui rend le travail valorisant. Ce sont aussi des objets qui font rêver les Français, des micros ou mini-lanceurs réutilisables aux véhicules électriques. C’est un vrai message d’ambition qu’il faut envoyer, pour accélérer notre soutien à l’industrie. Comme l’a rappelé la Première ministre nous devons engager 20 milliards d'euros de France 2030 avant fin 2023.
Nous n’avons pas réussi à fabriquer la mascotte des Jeux olympiques en France …
En fait si, Doudou et Compagnie va en réaliser 200 000 en France sur un million. Mais celles-ci seront plus chères que les 800 000 fabriquées en Chine. En remportant ce contrat, cette entreprise a pu accélérer sa politique de relocalisation de la production de peluches en France. Elle va inaugurer ce 29 novembre une nouvelle ligne de production et recruter 40 personnes. C’est du concret, c’est l’amorçage d’un processus de relocalisation. Nous travaillons avec le comité d’organisation pour renforcer la production en France de cette mascotte.
Peut-on échapper au syndrome «Not in my backyard» suscité par nombreuses implantations de sites industriels, comme par exemple la briocherie Bridor près de Rennes ?
Dans le cas spécifique de Bridor, je comprends que le projet n’est pas remis en cause. L’entreprise a fait le choix, que l’on peut comprendre, d’attendre que les recours contentieux soient purgés avant de lancer les travaux. Le projet a fait l'objet, dès sa conception, d'ajustements, pour minimiser les impacts environnementaux et tenir compte des avis et recommandations exprimés par les acteurs et la commission d'enquête. Ce projet est soutenu par les élus de la communauté de communes Liffré-Cormier Communauté et du président du Conseil régional, qui y voient une opportunité de développement pour leur territoire.
Il faut écouter tout le monde. Quand vous parlez aux élus, aux salariés, aux habitants, les gens sont assez fiers de leur usine. Evidemment il vaut mieux qu’elle soit en périphérie qu’en centre-ville. Arc va fermer son four de centre-ville car il est assez obsolète et crée un petit défi à son emplacement actuel. Mais autour et dans la ville d’Arc même, les habitants sont très fier d’avoir cette industrie. Ensuite, il faut ouvrir l’usine pour montrer ce que c’est vraiment et il faut que les industriels aillent dans les écoles, les lycées. Plus on montrera que l’usine se décarbone, moins les activistes auront de prise.
Parmi les cinq métiers les plus en tension, on en trouve quatre de l’industrie, les industriels ne savent pas attirer ?
Il leur faut répondre à cette question d’image et à un autre défi plus compliqué : celui du rapport au travail des jeunes générations. Le télétravail, c’est quand même plus compliqué dans ce secteur que dans les services. C’est un enjeu d’organisation, de conditions de travail.
France 2030 a engagé en plus de 2,5 milliards sur les compétences et la Première ministre vient d’annoncer une nouvelle enveloppe de 300 millions : pour former qui à quoi ?
Je suis très engagé sur ce volet de France 2030 dédié aux métiers d’avenir, dont beaucoup sont dans l’industrie. J’ai souhaité avoir dans mon cabinet une personne exclusivement dédiée à ce sujet de compétences qui inclut aussi la formation, la mixité, la diversité. Elle travaille en étroite coopération avec la ministre de l’enseignement professionnelle, Carole Grandjean, le ministre de l’Education nationale Pap Ndiaye, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Sylvie Retailleau. Nous avons besoin de travailler ensemble sur les métiers d’avenir et à tous les niveaux de qualification. Besoin de plus de jeunes filles dans les écoles d’ingénieurs et des lycées professionnels plus industriels pour venir présenter leur secteur.
Qu’attendez-vous de cette réforme des lycées qui provoque déjà une fronde des enseignants alors que l’on ne sait pas encore très bien ce qu’il y aura dedans ?
Je souhaite que l'on puisse encore davantage rapprocher l’entreprise du lycée et vice-versa. Cela ne veut pas dire qu’il faut transformer les lycées en ateliers d’apprentissage mécanique. Les industriels veulent des savoir-être et pas seulement des savoir-faire, la culture générale, le français, les maths c’est essentiel mais une partie des enseignements ne sont pas suffisamment proches de ce dont les industriels ont besoin. Pour cela il faut travailler à une confiance réciproque. Il faut enterrer la hache de guerre entre l’entreprise et l’école.



