InfoChimie magazine : Pouvez-vous nous présenter la société Humens que vous dirigez depuis sa création en 2021 ?
Raymond Sinnah : Humens est né, en décembre 2021, d'un carve out du groupe Seqens, c'est-à-dire de la cession de sa division de chimie minérale, dans le domaine du carbonate, du bicarbonate et du silicate de sodium. Le groupe Seqens, quant à lui, avait été créé en 2005 (sous le nom de Novacap, à l'époque), suite à la cession par Rhodia d'activités qui n'étaient plus stratégiques. Détenu successivement par les sociétés d'investissement Bain Capital, Ardian, puis Eurazeo, et enfin, Ardian et Mérieux investissement depuis 2016, Seqens est devenu de plus en plus « pharma », laissant peu de possibilités de synergies avec ses activités de chimie minérale. C'est ainsi qu'à l'occasion de la cession du groupe Seqens à SK Capital Partners, l'an dernier, la division Spécialités minérales a été séparée et poursuit sa route aux côtés de ses actionnaires historiques avec le nouveau nom Humens. J'ai pris la présidence de ce nouveau groupe, alors que je dirigeais, depuis fin 2014, cette division de Spécialités minérales chez Seqens.
Pourquoi avoir choisi ce nom de Humens ?
R. S. : Il y a plusieurs sens à Humens. Cela signifie que nous sommes une société à taille humaine avec un effectif de 400 salariés, contrairement à nos principaux concurrents qui sont des big players de la chimie. Notre crédo est « small is beautiful ». Par ailleurs, et c'est l'un de nos axes stratégiques, nous développons des produits qui sont à la fois bons pour la planète et pour les hommes et les femmes. Pour protéger la planète, nous avons, par exemple, des investissements en cours dans la transition énergétique de nos sites industriels dont nous pourrons reparler ultérieurement. Et lorsque l'on évoque le développement de produits bons pour les hommes et les femmes, cela signifie que l'on se focalise sur des segments de spécialités premium dans la pharma, le personal care, la nutrition et dans le traitement de fumées de centrales d'incinération. Nous avons également bâti notre entreprise autour d'une culture entrepreneuriale et managériale qui croit en l'humain et favorise l'agilité, la prise d'initiative et la solidarité. Ainsi, les valeurs humaines occupent une place centrale dans notre entreprise - la transparence, la confiance, la mixité et la diversité… - et ces valeurs se transmettent dans nos relations d'affaires avec nos clients et nos fournisseurs pour un dialogue équilibré qui s'inscrit dans la durée. J'ajoute que notre logo est constitué d'un motif sous forme de bulles qui est en réalité la lettre H en braille. Les couleurs, rose et violet, que nous avons choisies avec l'aide d'une agence de communication lyonnaise (Magazine&Fils), nous permettent de nous différencier de l'industrie de la chimie qui est souvent représentée traditionnellement par les couleurs vert, bleu et rouge.

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Avez-vous encore des relations avec le groupe Seqens ?
R. S. : En fait, nous disposons jusqu'à fin 2023, pour donner à Humens sa pleine autonomie. Cela signifie que nous avons un accord de services pour une mise en autonomie progressive. En réalité, nous sommes déjà quasiment indépendants, au système d'information près. Nous avons déjà séparé nos achats, nos services juridiques, nos fonctions RH… Notre siège est encore installé temporairement à Écully où se trouve le siège lyonnais du groupe Seqens. D'ici au second semestre 2023, nous aurons notre propre siège.
De quoi est constitué le portefeuille de produits de Humens et de quel outil industriel dispose-t-il ?
R. S. : Nous avons trois unités de production. Notre site Laneuveville-devant-Nancy, en Meurthe-et-Moselle, est ce que l'on appelle une soudière. C'est le vaisseau amiral de Humens. Il produit à la fois du carbonate et du bicarbonate de sodium, avec la particularité d'être intégré en amont et en aval. À Nogent-l'Artaut, dans l'Aisne, nous produisons des silicates destinés à fabriquer de la silice pour les pneus verts et la détergence. Enfin, nous disposons d'un site à Singapour, sur la presqu'île de Jurong. Il a été démarré, en 2017, en greenfield et produit exclusivement du bicarbonate de sodium pour la zone Asie et Moyen-Orient. Avec cette nouvelle base industrielle, Humens couvre bien l'Europe, l'Asie et le Moyen-Orient. Notre ambition est de renforcer notre position entant que leader de spécialités au niveau mondial. Pour ce qui est de notre portefeuille de produits - principalement des bicarbonates, carbonates et silicates de sodium - il peut être qualifié de mature, et à ce titre, nous ne faisons pas, à proprement parler, de recherche fondamentale. Pour autant, il reste encore de nombreuses possibilités d'applications à explorer, notamment en nous orientant de plus en plus vers des produits de spécialités et des produits premium. C'est pourquoi, nous misons davantage sur le développement et l'amélioration continus de nos produits pour qu'ils soient plus efficaces dans les procédés de nos clients et sur les marchés finaux. Ceci nous amène à travailler sur la granulométrie et la forme de nos produits/poudres, leur très haute pureté par rapport au trona, leur homogénéité, leur consistance… À ce titre, nous avons adopté la signature « Humens, the purity makers » qui résume parfaitement notre ambition.
Les soudières sont des installations industrielles très énergivores qui consomment de grandes quantités de vapeur, produite à partir de charbon par le passé. Où en êtes-vous de la décarbonation de vos installations ?
R. S. : Nous avons effectivement deux investissements d'un peu moins de 200 M€ dans la transition énergétique, qui sont en cours sur le site de Nancy. Le premier projet est porté par la société Novawood, codétenue par Engie Solutions, Humens et la Caisse des dépôts, et il sera opérationnel à la fin 2022. Sélectionné dans le cadre d'un appel d'offres de la CRE, il vise à installer une centrale de cogénération biomasse, qui valorisera des traverses de chemin de fer et des déchets de bois industriels locaux pour produire de la vapeur et de l'électricité verte. L'électricité turbinée sera revendue sur le réseau, dans le cadre d'un contrat long terme, et la vapeur sera utilisée par notre site, en substitution de la vapeur base charbon. Le second projet, baptisé Novasteam, est porté en partenariat étroit avec Suez. Il vise à construire une centrale de valorisation énergétique de CSR (combustibles solides de récupération) qui permettra de produire exclusivement de la vapeur pour notre site à partir de déchets non dangereux provenant de zones proches, aujourd'hui enfouis, [qui seront, N.D.L.R.], demain, valorisés. Ces deux projets, en plus d'aider à la décarbonation et de permettre l'arrêt de l'utilisation du charbon, sont des initiatives fortes et concrètes d'économie locale et circulaire.
Pourquoi miser sur deux technologies aussi différentes pour produire de la vapeur sur un même site ?
R. S. : Nous préférons diversifier notre mix énergétique pour ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Début 2025, c'est-à-dire demain, nous disposerons du meilleur mix énergétique qui soit, composé à 1/3 de biomasse, 1/3 de CSR et 1/3 de gaz naturel. Nous aurons ainsi effacé 100 % de notre charbon et réduit de plus de 60 % nos émissions de gaz à effet de serre. Notre énergie sera plus verte, plus intégrée à notre territoire, mais aussi plus compétitive que sur une base charbon. Mais pour agir positivement pour la planète, nous souhaitons aller plus loin et actionnons deux autres leviers. Ainsi, nous faisons de l'excellence opérationnelle pour réduire notre consommation énergétique. Pour cela, nous avons un programme qui passe par un travail sur les procédés et les équipements de nos usines pour les rendre moins énergivores. En parallèle, nous étudions la possibilité d'installer de nouvelles technologies de captation ou boucles de recyclage du CO2 sur notre site de Nancy.
Vous venez de développer deux axes stratégiques de votre entreprise, un virage vers des spécialités pharma, le personal care , la nutrition, et la transition énergétique de vos installations. Avez-vous d'autres priorités ?
R. S. : Nous avons des objectifs de croissance importants et l'ambition d'une globalisation de nos activités sur les trois continents. Pour l'heure, nous souhaitons surtout procéder par croissance organique et améliorer durablement notre performance financière pour pouvoir réinvestir dans notre outil industriel et procéder à des dégoulottages, par exemple, pour accompagner la croissance des marchés premium. Dans un deuxième temps, nous réfléchirons à des acquisitions très ciblées pour consolider notre positionnement de pure player sur les marchés premium.
Qui est Raymond Sinnah, le président d’Humens ?
Alors que Humens détonne de par sa taille humaine (200 millions d’euros de chiffre d’affaires avec un effectif de 400 personnes), dans une industrie du carbonate dominée par les géants : le groupe belge Solvay, le turque Ciner et l’indien Tata Chemicals, son dirigeant Raymond Sinnah est tout aussi atypique. D’origine indo-cambodgienne, né d’un père diplomate et d’une mère d’origine paysanne, il a rejoint la France en 1974 en tant que réfugié politique alors que sa famille fuyait l’invasion des Khmers rouges au Cambodge. Eduqué depuis l’âge de 13 ans dans le collège militaire du Mans jusqu’à la terminale, il a poursuivi un cursus universitaire (complété par la suite par des cursus de management à L’IAE Paris-Sorbonne et de l’Insead) tout en créant en parallèle sa propre entreprise dès l’âge de 22 ans pour financer ses études. Rompu au monde de la PME, il a ensuite évolué dans cinq grands groupes où il a fait ses premières armes dans différentes fonctions (achats, ventes, marketing/stratégie et direction de sites et business units) – Peugeot, Valeo, Pechiney, Rhodia et St Gobain. À ce titre, il a vécu dans les trois continents : en Asie, en Europe et aux Etats-Unis. Au confluent de l’industrie et de la finance, il a participé à cinq LBO aux côtés de fonds d’investissements, en commençant par la cession des actifs fibres techniques de Rhodia en 2006, puis il a opéré le retournement/transformation des activités parfums et cosmétiques de SGD (ex St Gobain Desjonquères) de 2009-2011 devenu depuis Veresence, pour rejoindre Novacap en 2012 devenu Seqens et finir par la cession des spécialités minérales de Seqens à Humens l’an dernier. « J’ai un profil très atypique par mes origines, mon parcours, mon expérience à internationale, et mes 16 dernières années de LBO dans le redressement, la transformation et le développement d’entreprises industrielles », explique Raymond Sinnah. « Fort de tout cela, j’ai pris le meilleur de tous ces mondes pour rendre l’entreprise plus agile et résiliente qui se construit autour du pilier central qu’est l’humain ».



