L’année 2019 aura été particulièrement compliquée pour Huawei. Et les choses ne feront qu’empirer pour le grand équipementier chinois des télécoms, prévient Jan Stryjak, analyste au cabinet Counterpoint. Déjà exclu des Etats-Unis, il est en passe de perdre la bataille en Europe, un marché clé de son développement en dehors de la Chine. C’est vrai dans équipements de réseaux 5G. C’est vrai aussi dans les smartphones.
Coup de massue du Royaume-Uni
Le grand coup de massue est venu du Royaume-Uni. En juillet 2020, le gouvernement de Boris Johnson a fait volte-face en interdisant aux opérateurs télécoms le recours à de nouveaux équipements 5G de Huawei à partir de la fin de 2020 et en leur imposant l’obligation de retirer les matériels de l’équipementier chinois de leurs réseaux d’ici 2027. C’est un sacré coup dur car la décision de Londres était attendue comme un aiguillon pour le reste de l’Europe. En janvier 2020, Boris Johnson avait pourtant laissé la porte entrouverte à Huawei, limitant simplement son implication à 35 % des réseaux.
Rien de tel en France. Mais la loi sur la sécurité des réseaux, adoptée en juillet 2019, revient dans les faits au même. L’Anssi, l’agence nationale de sécurité des systèmes d’information, chargée par le gouvernement d’autoriser ou non l’utilisation d’équipements télécoms, a refusé à Free le recours à Huawei dans son réseau 5G. Et SFR et Bouygues Telecom, qui font appel à des équipements de Huawei dans leurs réseaux 4G, sont invités à les retirer d’ici 2028. Quant à Orange, qui s’appuie sur Nokia et Ericsson en France, prend acte du nouveau contexte en Europe et envisage de se détourner de Huawei qu’il utilise dans d’autres pays européens comme la Belgique.
Vers l'expulsion de Huawei de tous les réseaux
Au départ, les craintes des autorités européennes en matière de sécurité se limitaient au cœur des réseaux, la partie sensible où les données sont traitées. Elles s’étendent désormais au réseau d’accès formé par les antennes radio. "La direction à prendre est donc claire : l’expulsion de Huawei de tous les réseaux centraux d’Europe semble être une question de savoir quand, pas si, et son activité européenne dans les antennes radio pourrait également être en voie de disparition, écrit Jan Stryjak sur le blog de Counterpoint. Cela entraînera probablement un rattrapage de l'Europe dans sa course 5G avec la Chine et les États-Unis."
La situation est encore plus difficile dans les smartphones. L’embargo américain infligé à Huawei en mai 2019 prive ses nouveaux terminaux notamment des applications mobiles de Google et Facebook, très populaires en Europe. Et depuis mai 2020, l’embargo a été durci par deux fois, fermant l’accès de Huawei aux puces vitales à ses produits. Si ses ventes de smartphones en Chine poursuivent leur ascension, celle à l’international, et tout particulièrement en Europe, sont en chute libre. Au deuxième trimestre 2020, la part mondiale de ses livraisons est tombée à 16 %, contre 22 % un an auparavant. Au grand bénéficie de ses rivaux chinois comme Xiaomi, Oppo, Vivo ou Realme.
Regard vers les élections américaines
"Même si le marché semble se redresser quelque peu, la trajectoire de Huawei reste inquiétante, estime Jan Stryjak. Il semblerait donc que Huawei mène une bataille sur le front européen qu'il ne peut tout simplement pas gagner. Récemment, la direction de Huawei a utilisé l'image d'un avion japonais de la Seconde Guerre mondiale - prise de vue pleine de trous mais toujours en vol - comme analogie pour illustrer sa situation actuelle. Malheureusement pour eux, on dirait maintenant que les ailes sont tombées. "
Selon l’analyste de Counterpoint, l’avenir de Huawei semble suspendu à l’issue des élections présidentielles américaines. Si Joe Biden l’emporte sur Donald Trump, Huawei pourrait espérer un allègement des sanctions américaines dans le cadre d’un accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis. L’activité grand public de Huawei serait probablement la première à voir un relâchement de la pression, son activité d’infrastructure de réseaux n'en bénéficiant que beaucoup plus tard. "Mais même ce scénario n'est pas sans défis, souligne Jan Stryjak. Même si Huawei obtient un sursis et est en mesure de recommencer à se reconstruire, la marque et l'image publique de Huawei en dehors de la Chine pourraient bien avoir subi des dommages irréversibles. "
Difficile de faire revenir les consommateurs
Ce qui fait dire à l’analyste de Counterpoint que Huawei joue sa survie dans les 12 à 24 prochains mois. " Ce sera une lutte difficile, peut-être même une tâche impossible, pour inciter les consommateurs et les entreprises en Europe à acheter à nouveau des produits Huawei ", prévoit-il.



