Google va-t-il être contraint de quitter le marché du cloud en 2023 ?

Google ambitionnait de devenir le numéro deux du cloud d'infrastructure en 2023. Mais le groupe n'est aujourd'hui que numéro trois mondial derrière Amazon et Microsoft, et son objectif est jugé inatteignable par le cabinet Forrester. De quoi pousser Google à quitter ce marché ?

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Google ambitionnait de devenir le numéro deux du cloud d'infrastructure en 2023.

En 2019, Google s’est fixé l’ambition de devenir numéro deux mondial du cloud public d’infrastructure (IaaS pour Infrastructure as a service et PaaS pour Platform as a service) en 2023, sans quoi il quitterait le marché. C'est du moins ce laissait entendre l'article du site The Information avant que l'information ne soit démentie par Google. Il n'en reste pas moins que le géant de l'internet risque de se trouver dans une situation difficile. Car, selon le cabinet Forrester, il n’a aucune chance d’atteindre son objectif de se hisser à la deuxième marche du podium dans deux ans.

« Google Cloud Platform affiche une bonne croissance. Mais il n'est pas plausible de penser qu'il pourrait dépasser Microsoft Azure dans les deux prochaines années. Amazon Web Services et Microsoft Azure sont beaucoup plus grands. Tous deux continuent d'ajouter de nouveaux clients et de se développer auprès de leurs clients existants », justifie auprès de L’Usine Nouvelle Paul Miller, analyste chez Forrester.

« Il existe de nombreuses possibilités pour un fournisseur de cloud numéro 3 ou 4 d'apporter de la valeur – et de gagner de l'argent. Mais cela peut nécessiter un état d'esprit différent de celui qui vise la première place en termes de parts de marché », ajoute-t-il. Google Cloud Platform constitue l’activité de cloud public d’infrastructure de Google, tout comme Amazon Web Services pour Amazon et Microsoft Azure pour Microsoft.

Google deux fois plus petit que Microsoft

Selon le cabinet Synergy Research, le marché mondial du cloud d’infrastructure a augmenté de 37% au troisième trimestre 2021, à 45 milliards de dollars (38 milliards d’euros), atteignant sur un an (d’octobre 2020 à septembre 2021) la valeur de 164 milliards de dollars (141 milliards d’euros). Le segment de cloud public, fondé sur la mutualisation des ressources entre les clients, en représente environ 80% et affiche une croissance plus rapide encore, de 39%.

Google occupe la troisième marche du podium avec 10% de part de marché, derrière Amazon Web Services (33%) et Microsoft Azure (20%). Il reste deux fois plus petit que le numéro deux du marché. Un écart difficile à combler d’ici à 2023, tranche l’analyste de Forrester.

« Posture de rattrapage »

Google se targue pourtant d’être à la pointe dans des domaines comme l’intelligence artificielle et un moteur du développement des outils open source dans le cloud. Il a bâti son succès sur le marché sur sa promesse d’aider ses clients à se transformer et devenir des « data companies », des sociétés basées, comme lui, sur l’extraction de la valeur de leurs données. C’est ainsi qu’il a réussi à séduire un grand nombre de grandes entreprises en France comme Airbus, Air Liquide, Sanofi, Schneider Electric, Thales, Total et Veolia, le plus souvent aux côtés d’Amazon Web Services, voire aussi de Microsoft Azure.

« Google Cloud Platform est dans une posture de rattrapage, souligne Paul Miller. Amazon Web Services existe depuis plus de dix ans et est bien implanté auprès d'un large éventail de clients. Microsoft Azure n'est pas non plus une nouveauté et a l'avantage d'être un produit d'appel pour les clients d'autres solutions de Microsoft, comme la suite bureautique Office. Google Cloud Platform est un choix bon et crédible, mais si vous avez déjà – et êtes satisfaits – d'Amazon Web Services ou de Microsoft Azure, Google aura du mal à vous persuader de le choisir à leur place. »

Instabilité du management

Google est arrivé sur le marché du cloud d’infrastructure plus tardivement que Microsoft en 2013. Une jeunesse qui explique sa croissance plus rapide ces dernières années, selon Synergy Research. Mais au fur et à mesure qu’il grandit, son développement se ralentit pour s’approcher inéluctablement du rythme de progression de l’ensemble du marché, comme c’est déjà le cas aujourd’hui pour le leader, Amazon Web Services, qui a commencé à défricher le marché en 2006.

Son modèle de société de data, dont il fait un atout sur le marché, constitue aussi un sérieux handicap. Il a beau rassurer sur le fait que ses activités grand public et entreprises sont séparées, « son modèle de captation et traitement des données personnelles dans le grand public fait toujours peur », juge un consultant spécialisé dans le cloud interrogé par L’Usine Nouvelle. Les analystes pointent également l'instabilité du management du cloud de Google. Diane Greene, qui a pris les commandes en 2015, a été remplacée en 2019 par Thomas Kurian.

Pour s’affranchir de cette image, qui lui colle à la peau, Google se montre offensif, n’hésitant pas à passer par des fournisseurs locaux de cloud pour toucher cette clientèle qui se méfie de lui. C’est ainsi qu’il a confié Anthos, son service phare de son offre PaaS de gestion des applications dans le cloud à OVHcloud, qui le fera tourner sous licence sur sa propre infrastructure. De quoi garantir à ses clients la localisation des données en France et la protection du fameux Cloud Act, c’est-à-dire du risque d’accès du gouvernement américain aux données. Il a également conclu un partenariat stratégique avec Thales en vue de la création d’une coentreprise de cloud de confiance contrôlée par le groupe français, créant des remous dans le numérique hexagonal.

Opportunité du multicloud

Google surfe sur la tendance au multicloud, c’est-à-dire la combinaison de cloud privé (construit avec des ressources dédiées au client) et de plusieurs fournisseurs de cloud public, pour accroître sa pénétration sur le marché. Il va jusqu’à livrer son emblématique service Anthos pour le faire tourner sur le site informatique traditionnel de l’entreprise, dans un cloud privé, ou même sur d’autres plateformes de cloud public utilisées par le client.

« Étant donné l'adoption stratégique du multicloud, motivée par le besoin d'atténuation du risque de concentration des fournisseurs et l’optimisation de chaque charge de travail, il est peu probable que Google supplante Amazon ou Microsoft chez un compte client donné, précise à L’Usine Nouvelle Lee Sustar, analyste chez Forrester. Il s'agira plutôt d'un fournisseur complémentaire dans des domaines où il peut avoir un avantage perçu, comme l'analyse des données. »

Google va-t-il quitter le marché en 2023 s'il n'atteint pas l'objectif qu’il s’était fixé en 2019 ? « C’est peu probable, car il continue malgré tout à progresser, répond Lee Sustar. Il peut éventuellement atteindre le statut de numéro deux, mais il n'est pas réaliste de penser qu'il y parviendra dans les délais prévus. » Google n’aurait d’autre choix que de se contenter pour encore un certain temps de son titre de numéro trois.

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