Frégate-F100, A400M, drones… Comment Airbus s’engage dans la lutte contre les feux de forêts

Alors que les risques de grands incendies se multiplient sur fond de dérèglement climatique, Airbus a dévoilé sa stratégie de lutte contre les feux de forêts. Elle passe notamment par un soutien au projet de bombardier d’eau de la start-up Hynaero, le Frégate-F100, et à une utilisation inédite de l’A400M pour larguer du retardant. Des initiatives qui cherchent à pallier le manque préoccupant de capacités disponibles.

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Hynaero Fégate-F100
Airbus développe un écosystème pour lutter contre les feux de forêts. Parmi les piliers : le Frégate-F100 de la start-up Hynaero.

En matière de lutte contre les feux de forêts, Airbus sort du bois. L’avionneur européen a détaillé, jeudi 26 juin, sa stratégie visant à proposer une réponse globale face à la menace croissante que constituent les grands incendies, à l’occasion d’une rencontre organisée par l’Association des Journalistes Professionnels de l’Aéronautique et de l’Espace (AJPAE). «La réflexion a été lancée en 2024 pour définir les solutions que nous pouvions apporter», explique Olivier Chalvet, chargé des missions feux de forêts au sein d’Airbus Defence and Space, la branche militaire du groupe. L’offensive anti incendies d'Airbus s’est depuis structurée, et le groupe a pour la première fois détaillé son plan d'attaque.

De la terre à l’espace, en passant évidemment par le ciel, l’industriel a imaginé en quelques mois un écosystème qui pourrait être mis en œuvre dans les prochaines années, constitués d’équipements interopérables et de systèmes de communications modernisés. L’initiative d’Airbus tire son intérêt de la vétusté criante des moyens disponibles pour lutter contre les feux de forêts, alors même que ceux-ci se multiplient en raison du dérèglement climatique. C’est le cas notamment au niveau des aéronefs engagés dans la lutte contre les incendies.

Des Canadair vieillissants

Alors que la production des incontournables Canadair – les CL-415 – a été arrêtée en 2015, l’âge moyen des 12 exemplaires utilisés par la sécurité civile frise les 30 ans. D’année en année, leur taux de disponibilité se réduit. Le constructeur De Havilland Canada prévoit bien de lancer l’assemblage d’un successeur, le DHC-515, à la faveur d’une commande de 22 exemplaires de la part de plusieurs pays européens, dont la France. Les premiers exemplaires pourraient sortir d’usine d’ici la fin de la décennie. Mais le trou d’air industriel se fait sentir. Les Canadair sont à ce jour les seuls capables d’assurer des attaques massives contre les incendies, grâce au largage en moins de deux secondes de 6000 litres d’eau provoquant un effet de souffle à même d’éteindre un feu.

Airbus soutient le Frégate-F100 d'Hynaero

Raison pour laquelle Airbus a signé un partenariat fin février avec la start-up girondine Hynaero, créée en 2023. Celle-ci promeut le Frégate-F100 : un appareil capable d’écoper 10 tonnes d’eau et de la larguer aussi efficacement que le Canadair. «Airbus sera là pour nous accompagner, pour nous aider à la conception et à la certification de l’appareil, affirme David Pincet, le PDG d’Hynaero, également présent lors de la rencontre. On envisage aussi de faire fabriquer le fuselage sur le site d’Airbus à Séville. Et le groupe pourra également nous soutenir sur le plan commercial.» Le premier vol du Frégate-F100 est prévu pour 2029 et son entrée en service pourrait intervenir dès 2031.

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Alors que le marché des bombardiers d’eau est estimé à quelque 300 engins, il demeure trop étroit pour qu’un groupe comme Airbus ne s’y frotte directement. D’où le soutien de l’avionneur, qui n’a, pour l’heure, pas investi financièrement dans le projet d’Hynaero. D’autres grands industriels et fournisseurs aéronautiques pourraient aussi être de l’aventure, tels que Thales (avionique), Safran (trains d’atterrissage), Pratt & Whitney (moteur) ou bien encore Aresia. A ce jour, Hynaero affiche 27 lettres d’intention, dont une de la sécurité civile française et d'un opérateur australien privé. Une trentaine d’autres avions supplémentaires sont en discussion. La start-up espère produire deux prototypes en 2029, lesquels permettront d’assurer les premiers essais et de décrocher une certification, entre 2029 et 2031.

Soutenu par Airbus, la start-up Hynaero, qui vante une solution industrielle souveraine, aura-t-elle malgré tout les moyens de ses ambitions ? Car la route est encore longue pour financer un programme dont le développement total pourrait avoisiner le milliard d’euros, avant la première livraison d’un Frégate-F100. «Notre objectif est de nous assurer qu’Hynaero obtienne les financements dont le projet a besoin, qui pourraient d’ailleurs venir de l’Union européenne», glisse Olivier Chalvet.

Lors du salon du Bourget, l’Etat a fait savoir qu’il soutenait le projet d’Hynaero à hauteur de 7 millions d’euros. Un coup de pouce bienvenu alors que la start-up a lancé en début d’année une levée de fonds de 15 millions d’euros pour faire mûrir le projet. En 2026, elle lancera une seconde levée de fonds pour le design complet de l’avion, d’un montant de 100 millions d’euros. In fine, la jeune pousse espère obtenir quelques 600 millions d’euros, qui seront complétées par les premières commandes pour atteindre le montant nécessaire à l’industrialisation complète.

L'usine d'Hynaero sera basée à Istres

Hynaero a annoncé au salon du Bourget qu’elle installerait finalement sa future ligne d’assemblage finale à Istres (Bouches-du-Rhône), malgré son incubation à Mérignac (Gironde). Un site qui pourrait représenter quelque 500 emplois. La jeune entreprise mettra à profit l’ancien hangar Mercure de Dassault Aviation. «Notre objectif est d’assembler deux appareils en 2031, puis deux exemplaires supplémentaires chaque année, de sorte à atteindre un rythme de croisière de 10 Frégate-F100 assemblés chaque année», prévoit David Pincet.

Au-delà de ce futur bombardier d’eau, Airbus planche aussi sur tous les systèmes complémentaires à ce vaisseau amiral. Et met en avant son appareil militaire A400M. Si l’appareil est incapable de générer un effet de masse pour éteindre les incendies, à l’instar du Canadair, il peut en revanche larguer du retardant, cette substance rougeâtre – contenant notamment de l’argile et des oxydes de fer – servant de barrière aux flammes. Une mission aujourd’hui dévolue aux 8 Dash 8 de la sécurité civile, capable de contenir 10 tonnes de liquide, en plus du gué aérien. Airbus a dévoilé le 26 mars les résultats d’une série d’essais, réalisée en avril 2025, au niveau de l’aéroport de Nîmes-Garons.

L'A400M veut entrer dans la danse

«Cela ne nécessite aucune modification à bord de l’avion, détaille Olivier Chalvet. Le kit que nous avons développé tient sur des palettes, installées dans la soute. Une fois en vol, la rampe arrière s’ouvre et on relâche le retardant par le simple effet de gravité.» Les essais, menés avec le Centre d'Essais et de Recherche (CEREN), ont permis de mesurer la quantité de retardant arrivant au sol. «Les 20 tonnes de retardant qui sont larguées par l'A400M donnent des lignes qui sont assez homogènes sur plusieurs centaines de mètres, et sur une largeur suffisante pour empêcher la progression d'un feu», résume l’expert. Le ravitaillement en retardant s’effectue en une quinzaine de minutes.

Reste qu’avec ses quatre moteurs et donc sa forte consommation en carburant, l’A40MM représente un coût d’exploitation bien plus élevé que les appareils aujourd’hui utilisés. «Cet appareil ne sera pas un moyen national dédié pour la sécurité civile, il constituera une réserve stratégique», poursuit-il. Airbus estime donc que l’A400M sera donc utilisé «occasionnellement», en situation de renfort. Si les tests semblent concluants, l’avionneur attend que la sécurité civile – qui a signé une lettre d’intérêt avec Airbus en mars 2025 – définisse un cadre d’emploi auprès de l’Armée de l’air. Le financement des kits pourraient venir de l’Etat ou s’établir également à l’échelle européenne.

Améliorer l'interopérabilité

Au sein de l’écosystème imaginé par Airbus, les avions continueront d’être épaulés par des hélicoptères, en particulier le H125, le H145 et le Super Puma, tous capables de larguer quelques tonnes d’eau. A ces engins aéroportés pourraient demain s’ajouter des drones développés par des filiales d’Airbus, non pas pour larguer de l’eau mais assurer des missions d’observation et de suivi des incendies : l’Aliaca, qui peut rester en vol 5 heures durant, et le Zéphyr, drone de haute altitude capable de voler plusieurs semaines. «C’est une possibilité que nous sommes en train d’explorer avec la France mais aussi d’autres pays», ajoute Olivier Chalvet. Dans l’espace, Airbus met à profit ses propres satellites d'observation via le programme Pléiades Neo Next et a construit des satellites Sentinel pour le programme européen Copernicus, fournissant notamment des données sur les feux de forêts.

Toutes les informations collectées par cette flotte d’aéronefs et de satellites devront être acheminées et concentrées au niveau d’équipements au sol, pour assurer la coordination complète avec également les engins terrestres présents sur place. «Le cœur de notre démarche, c’est l’interopérabilité, insiste Olivier Chalvet. L’une des principales difficultés dans la lutte contre les feux de forets aujourd’hui, c’est le manque d’échanges d’informations en temps réel, encore largement basé sur le système radio.» Chez Airbus, on assure que la mise en musique d’une partie de cet écosystème pourrait intervenir à brève échéance. De quoi laissé espérer que les moyens anti feux de forêts soient à moyen terme à la hauteur de la menace.

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