Enquête

Canadairs, hélicoptères... La France est-elle armée pour lutter contre les incendies de l'été 2023 ?

Alors que les incendies se multiplient dans le bassin méditerranéen depuis le mois de juillet, la question des moyens de lutte contre les feux de forêts refait surface. Un enjeu qui concerne en particulier la flotte d’avions et d’hélicoptères. Entre la vétusté de certains appareils et les incertitudes concernant la livraison de nouveaux engins, les autorités tentent de faire face.

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Canadair
Les Canadair de la sécurité civile, devenus trop âgés, doivent être renouvelés. Pas si simple...

Après un été 2022 cauchemardesque, la France est-elle en mesure de faire face à une nouvelle saison d'incendies, comme ceux qui frappent le bassin méditerranéen depuis le mois de juillet ? La saison en enfer vécue l’année dernière s’était apparentée à un électrochoc : les 72 000 hectares brûlés, contre 15 000 l’été précédent, avaient conduit le chef de l’Etat à lancer un plan pour renforcer les moyens de prévention et de lutte contre les incendies. En déplacement début juin sur la base aérienne de la Sécurité civile, à l’aérodrome de Nîmes-Garons (Gard), Emmanuel Macron soutenait que les moyens aériens étaient passés de 38 à 47 appareils. Des chiffres qui méritent d’être scrutés à la loupe.

Car il est peu dire que la gestion des appareils de lutte contre les incendies a été sous le feu des critiques ces dernières années et plus encore après l’été 2022, de la part de la Cour des comptes et de certains sénateurs notamment. Nombre d’aéronefs de la sécurité civile sont vétustes, tels ses Canadair de plus de 25 ans. La flotte de 7 Tracker ? Certains accusant plus de 60 ans d’âge, elle a été liquidée en 2020 après un accident mortel. En 2021, un crash d’hélicoptère avait conduit à la décision de renouveler les EC 145, chargés de la surveillance et des secours, certains affichant plus de 20 ans au compteur. En 2022, la France avait dû faire appel à des aéronefs de pays étrangers face à l’ampleur des feux de forêts, dans le cadre de la coopération européenne. En clair, les critiques fustigent des engins à la fois trop anciens et trop peu nombreux.

Une montée en puissance qui va prendre du temps

La flotte des moyens aéroportés a-t-elle vraiment fait un bond cette année comme le suggère le président de la République et, surtout, est-elle à la hauteur des enjeux ? Réponse : après avoir accusé un sérieux trou d’air ces dernières années, révélé par l’intensité des feux en 2022, elle commence à peine à reprendre de la hauteur. «Globalement, les moyens sont bien en augmentation », assure à L’Usine Nouvelle Adeline Savy, chef du groupement des moyens aériens à la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC). Et de nuancer : «Mais cette hausse ne va pas se faire du jour au lendemain, cela va prendre plusieurs années ». Les chiffres récemment annoncés mêlent en effet les appareils appartenant effectivement à la sécurité civile mais aussi de simples locations d’engins pouvant être utilisés en cas de besoin. Quant aux nouvelles acquisitions, elles vont s'étaler sur plusieurs années…

Pièces maîtresses de la flotte actuelle : les 12 Canadair CL-415, ces engins jaune et rouge qui ont pour fonction d’assurer les attaques massives contre les incendies à grands renforts de largage d’eau. Des avions soutenus par 8 Dash 8 – dont 6 viennent en remplacement des anciens Tracker – , le dernier exemplaire ayant été livré cette année : ils s’occupent du gué aérien, mais peuvent être chargés de retardant (contenant des polyphosphates, de l’argile et de l’oxyde fer lui donnant sa couleur rouge) et plus rarement d’eau. Trois Beechcraft assurent en outre la coordination et la surveillance. Ces 23 appareils sont sous le contrôle direct de la sécurité civile.

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Un renouvellement très lent de la flotte

La flotte compte cette année 5 avions supplémentaires, en location, annoncés en avril dernier : 1 Dash 8 et 4 Air Tractor, des monomoteurs dédiés à l’origine à l’épandage agricole. A ces 28 engins, il faut encore ajouter d’autres appareils en location, où se nichent les 3 aéronefs supplémentaires cette année. A savoir : jusqu’à 10 hélicoptères bombardier d’eau ainsi que 9 appareils pour le compte des départements. Le bond de 9 appareils entre 2022 et 2023 s’explique in fine par une acquisition prévue de longue date (le 8e Dash 8) ainsi que 8 locations, correspondant de surcroît à des engins aux capacités inférieures à celles des Dash 8 (10 000 litres) et des Canadair (6000 litres) : l’Air Tractor peut larguer 3000 litres et les hélicoptères loués entre 1000 et 4000 litres pour les plus imposants.

«La flotte est bien dimensionnée pour tout le territoire», assure toutefois Thierry Loine, pilote et commandant de bord sur Canadair. Mais de rajouter aussitôt «qu’il suffit de trois feux majeurs pour que la bataille devienne tout de suite plus difficile». Le plus souvent, les Canadair s’attaquent aux feux de grande ampleur par noria de 4 appareils. Or des acquisitions de Canadair en remplacement des existants sont bien prévues au vu du risque de voir se multiplier les grands feux de forêts sur fond de dérèglement climatique. L’objectif est de porter la flotte à 16 grands avions bombardiers d’eau, contre 12 aujourd’hui. Mais la sécurité civile va devoir attendre encore un peu.

Un industriel qu'il a fallu convaincre

La raison : l’unique constructeur de ce type d’avion, le canadien De Havilland Canada, a cessé d’en produire en 2015 faute de commandes suffisantes à l’époque. Le groupe, qui a décidé de relancer sa chaîne en 2022 à la faveur d’un regain d’intérêt pour son avion emblématique, n’a pas souhaité répondre à nos questions. « L'industriel a mis du temps à accepter de relancer sa chaîne, confie Adeline Savy. Nous avons mené plus de trois ans de discussions avec les autres pays européens pour parvenir à ce résultat. »

Les pays européens ont en effet commandé en tout 24 Canadair de nouvelle génération, le DHC-515, dont 4 pour la France, la moitié étant financée par l'Europe via le programme RescEU. La sécurité civile attend son premier appareil pour 2027, mais ne sait pas encore quand arriveront les autres. «Le temps d'attente avant les premières livraisons de Canadair est normal, relativise Adeline Savy. Car si l'appareil n'a pas besoin de nouvelle certification, il faut remettre en mouvement toute la chaîne de fournisseurs.»

Des améliorations à apporter

Un manque de Canadairs disponibles sur le marché qui a ralenti le renouvellement d'un appareil cumulant tous les atouts. Ces avions font partie des rares à pouvoir écoper : ils font le plein de 6000 litres d’eau en 12 secondes, sur la mer et les étendues d’eau. Or leur taux de disponibilité a plusieurs fois été pointé du doigt. « On a pu raconter dans la presse que certains appareils trop vétustes étaient immobilisés au sol, c'est totalement faux, relève Adeline Savy. Il est cependant exact que nous connaissons parfois des difficultés à obtenir certaines pièces de rechange qui immobilisent plus longtemps que prévu certains appareils. » La maintenance de ces Canadair soumis à rude épreuve, assurée par Sabena Technics dans le courant de l’hiver, connaît donc parfois quelques couacs.

Et de préciser que ces vieux appareils, s’ils sont tous opérationnels, ne sont pas exempts de défauts. «Nous avons donné des doléances au constructeur, en particulier pour améliorer le système de largage d’eau qui est basé sur un process très ancien et qui pourrait être plus efficace», livre Thierry Loine. Il est aussi prévu qu'il y ait beaucoup de similitudes avec la prochaine génération de Canadair, notamment pour faciliter la possibilité de retrouver des pièces pour les anciens appareils qui seraient de nouveau produites par les fournisseurs du constructeur.

Une facture salée

Au-delà de l’acquisition de 4 Canadair, la sécurité civile a prévu de renouveler la flotte actuelle des 12 Canadair vieillissants. «Les 12 Canadair vont être renouvelés mais rien ne dit à ce stade qu'ils le seront par des Canadair de nouvelle génération, tient à souligner Adeline Savy. Nous passerons par un marché public qui donnera aussi sa chance à d'autres éventuelles propositions. Nous sommes attentifs à ce qui se passe sur le marché. Nous chercherons des appareils aux capacités similaires à celles des Canadair. » Car la sécurité civile ne court pas forcément après les appareils de plus grandes capacités. Coût d’exploitation, manoeuvrabilité, écopage… Autant de facteurs qui expliquent le faible enthousiasme au niveau de certains pilotes de la sécurité civile pour le projet d’Airbus, dévoilé en 2022 et visant à adapter son A400M militaire pour en faire un avion bombardier d’eau.

Non comptabilisés dans les chiffres annoncés par Emmanuel Macron, la flotte de 33 EC 145 d’Airbus Helicopters, d’une moyenne d’âge de 18 ans (et qui a déjà été amputée de 5 appareils à la suite d’accidents), va être elle-aussi entièrement renouvelée. « Quatre appareils ont déjà été réceptionnés », précise Adeline Savy. Au total, ce sont 36 nouveaux H145 qui vont être encore achetés pour 400 millions d’euros, livrés entre 2022 et 2029, soit au final 40 H145. Dans son rapport, la Cour des comptés évaluait le financement complet du renouvellement des flottes aéroportées de la sécurité civile à plus de 1,3 milliard d’euros sur une période comprise entre 10 et 15 ans. De quoi aussi expliquer la lente remise à niveau des flottes d’avions de la sécurité civile.

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