Accélérer le tempo, quitte à donner un bon coup de pied dans la fourmilière. C’est le message qu’a souhaité faire passer le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, jeudi 8 septembre, à l’issue d’une rencontre au format inédit entre les industriels de la défense, la Direction générale de l'Armement (DGA), les représentants des forces armées, les chefs d’états-majors et le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Le mot d’ordre : le conflit en Ukraine impose de bâtir une « économie de guerre » et de revoir de fond en comble les méthodes de production et de livraisons des armements.
Cette rencontre est la première d’une série d’échanges prévus à un rythme mensuel entre des industriels et les représentants des armées françaises. Elle marque la concrétisation d’une volonté politique impulsée par le président de la République, Emmanuel Macron, depuis plusieurs mois. «Nous devons sans doute savoir produire davantage, plus vite, mieux standardiser notre offre et ça ne concerne pas seulement la France mais l’Europe tout entière», avait résumé le chef de l’Etat fin juin, lors de son intervention au sommet de l'OTAN organisé à Madrid. Le conflit ukrainien entraîne une surconsommation d’équipements, qui accentue un niveau de stocks par ailleurs jugé insuffisant dans nombre de domaines.
Vers des équipements plus standardisés
«La question est de savoir comment l’industrie française est capable de produire suffisamment d’une part, et dans les temps d’autre part, et à des prix responsables», a résumé le ministre des Armées, n’ayant pas peur d’exhumer le général de Gaulle pour évoquer la nécessaire «autonomie stratégique française». Et de souligner, exemples à l’appui, la nécessité de revoir la copie pour un certain nombre d’équipements. Les obus de 155 mm ? Le délai va devoir passer de 9 à 3 mois. Les fameux canons Caesar fabriqués par Nexter ? Le temps pour les obtenir devra se contracter de 30 à 12 mois. Un top 10 des armements prioritaires a même été dressé.
Quelles sont les premières pistes avancées pour ce changement de paradigme ? La balle se trouve d’abord dans le camp… du ministère de l’aveu même de Sébastien Lecornu. « Le premier engagement concerne le ministère des Armées, a confié le ministre. Cela concerne sa capacité à avoir une expression de besoins pour les armés qui soit beaucoup plus simple. » Et Sébastien Lecornu de pointer du doigt des demandes passées pour des équipements censés «tout faire» ou qui auraient été «trop différenciés» selon qu’ils étaient destinés à l’export ou aux besoins des armées françaises, tels que l‘hélicoptère NH90 et le canon Caesar. «Tout cela constitue un obstacle pour aller vite, a fustigé le ministre. Plus on a d’options, plus le matériel est compliqué et sophistiqué, moins il est rustique, plus il est long à produire.»

- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 95.92+1.23
9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
Réduire la paperasse administrative
Deuxième engagement affiché, qui concerne lui aussi le ministère : la simplification des mesures administratives. «Pour beaucoup de programmes d’armement, il y a une volonté de bien faire dans nos systèmes de normes, mais parfois ce sont des milliers de pages de documentation administratives qui sont demandés aux différents industriels, a déploré Sébastien Lecornu. Ne jetons pas la pierre au ministère, qui a une culture du risque en temps de paix. Mais en temps de guerre, la notion de risque doit être évaluée autrement. Cela ne veut pas dire que l’on doit abaisser les standards de qualité mais cela veut dire que l’on doit prendre quelque risques, y compris en réduisant les procédures.» Derrière ces propos, un changement de culture de taille impliquant une plus grande acceptation des dysfonctionnements du matériel.
Mais pour le ministre des Armées, l’effort de guerre doit aussi être porté par les industriels. Premier axe de travail : s’atteler à la relocalisation d’une partie de la production, de sorte à limiter les situations de dépendances industrielles et les difficultés logistiques. « SI on évoque la souveraineté française, on ne peut pas comprendre que certaines pièces soient produites à l’étranger, parfois même dans des pays qui peuvent être des concurrents, a relevé le ministre des Armées. La question de relocalisation industrielle ne doit pas être un tabou. » Côté industriels, certains affirment d’ailleurs s’efforcer à trouver des doubles sources sur certains composants, à l’image de ce qui est pratiqué dans le civil.
Risques de sabotage et d'espionnage en vue
C’est enfin sur le volume des stocks que les industriels doivent se pencher, malgré les difficultés actuelles à s’approvisionner au niveau d’un certain nombre de métaux. «Pendant des années, l’existence de stocks était le signal d’une mauvaise gestion, certaines rémunérations de chefs d’entreprises état évaluées à leurs capacités de ne pas faire de stocks, a glissé Sébastien Lecornu. Il faut inverser cette logique. Il faut désormais avoir une réserve, une épicerie assez solide, pour faire face.» Autrement dit, il s’agit de passer d’une logique de production à la commande à une logique de flux, comme c’est le cas au sein de la filière aéronautique civile. Une stratégie industrielle qui ne sera pas sans impact sur les marges des industriels. «J’en appelle à la dimension patriotique», a répondu par avance le ministre des Armées.
Dernière mise en garde : la montée actuelle des tensions, qui n’est pas sans rappeler certains épisodes de la guerre froide, oblige à une grande vigilance en matière d’espionnage et de sabotage, autant d’actes malveillants qui pourraient faire capoter la montée en puissance de l’industrie de défense. «On surveille des agissements, et je n’en dirai pas plus, a affirmé Sébastien Lecornu pointant le risque de guerre hybride. Nos services ont identifié un certain nombre de choses et les industriels doivent avoir un plan de résilience et de robustesse pour éviter que les actes malveillants sur du matériel indispensable.» Le prochain rendez-vous, déjà annoncé pour octobre, pourrait affiner certaines pistes.



