A ceux qui vont répétant que la littérature française est morte, asphyxiée par les ego-trips, nombrilistes et vains, vous pourrez désormais répondre : "Les cormorans" d'Edouard Jousselin, qui prouve que décidément "la valeur n'attend pas le nombre des années" et qu'on peut être primo romancier et sacrément culotté.
L'argent c'est de la m...
Les cormorans est un grand roman d'aventures comme on a aimé en lire enfant. Des pirates, des gentils et des méchants et un trésor. Mais là où le facétieux auteur surprend : c'est que son trésor c'est de la m..., de la m... de cormoran. En un mot, du guano qu'en cette fin de dix-neuvième siècle on exporte en Europe en raison de ses qualités incomparables d'engrais. Au large des côtes d'Amérique du Sud, le cormoran a été généreux faisant la fortune de quelques familles, de marins experts des navigations en eau trouble et de politiciens plus ou moins honnêtes.
Roman d'aventures, Les cormorans est aussi un histoire de complots. Les alliés d'hier quand il s'est agi de libérer le territoire du colonisateur sont devenus sinon des ennemis, à coup sûr des rivaux. Tous les coups sont permis entre les néo-aristocrates du guano, le maire aux yeux d'agate (oui oui, après avoir eu les yeux arrachés on lui a placé deux agates dans la cavité oculaire), le trouble Moustache, marin roublard et l'exploitant de la compagnie britannique. La couronne veut bien perdre le contrôle politique des terres, si elle parvient à continuer à exporter la précieuse matière. L'argent n'a pas d'odeur, on le sait, dit-on, depuis le romain Vespasien. Dans les cormorans, on est quelque part entre le meilleur de Dumas et "House of cards", le tout doublé d'un roman à suspense, puisqu'on découvre au début du roman un cadavre à l'identité mystérieuse, dans la soute d'un vraquier.
Construction experte
Très bien construit le roman, chapitre après chapitre, passe d'un personnage à l'autre, voyage dans le temps, rappelle comment des alliances ont été scellées ou comment les inimitiés se sont nouées. La construction réussit à relancer le mystère, qui s'épaissit au fil des pages. A l'image du brouillard qui est tombé soudainement sur cette partie du monde, rendant la navigation périlleuse.
Mais pour qu'un roman soit réussi, il faut aussi une histoire d'amour empêchée. Edouard Jousselin qui sait lire aussi bien qu'il écrit, ne l'ignore pas et mêle à ce récit celui des amants qui ont eu la malchance de ne pas appartenir à la même famille. Dans ce bout du monde, trois familles imitent l'aristocratie britannique et décident du devenir de leurs sujets. Cela sera aussi un moteur puissant de cette histoire.
Jeunes et vieux : la lutte des âges
Les cormorans est aussi un roman sur le temps qui passe et l'auteur raconte un monde où les adultes d'hier ont troqué leurs rêves contre des espèces sonnantes et trébuchantes, tandis que les plus jeunes, pour vivre leur rêve, doivent partir au risque de leur vie. Une situation qui rappelle aussi étrangement celle de la France de 2020.
Alors que cette année les vacances d'été ne seront vraisemblablement pas synonymes de voyage au long cours, la lecture de ce premier roman vous offre un récit d'aventures du côté du Pacifique Sud au large des côtes de l'Amérique et un voyage dans le temps. Au siècle dernier, mais aussi dans le plaisir de la lecture d'un roman d'aventures qui multiple les niveaux de lecture.



