[Entracte - Livres] Comédies françaises d'Eric Reinhardt ou le (pas si) fabuleux destin de Louis Pouzin

Cela aurait pû s'appeler les liaisons dangereuses.. entre le pouvoir politique et économique. Le titre était déjà pris et Eric Reinhardt a choisi d'en rire, préférant Comédies françaises. Dans ce "grand roman français", Reinhardt révèle notamment une histoire que connaissaient quelques initiés, celle de l'inventeur du datagramme de Louis Pouzin. Ou comment la France qui aurait pu inventer Internet s'est retrouvée avec... un Minitel. 

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Le minitel
Amour, art, invention et pouvoirs, le cocktail explosif d'Eric Reinhardt.

Tout commence et se termine (puisque le début est la fin) par un accident de voiture sur une route de Bretagne, du côté de Lannion. Un lieu qui ne doit rien au hasard dans ce roman où l'histoire des télécommunications est un des nombreux motifs - et celui que l'on retiendra, car on n'est pas L'Usine Nouvelle pour rien.

En effet, Lannion a eu un rôle clé dans l'histoire des télécommunications françaises avec la création du centre national d'études des télécommunications (Cnet). Les initiés - ou plus prosaïquement ceux qui ont passé des vacances sur la côte de granit rose il y a quelques décennies - savaient aussi qu'à quelques kilomètres de là, à Trégastel, Ambroise Roux, emblématique patron de la CGE (l'ancêtre d'Alcatel Alstom) qu'on surnommait le "parrain des affaires" pour signifier son pouvoir d'influence, possédait sa résidence secondaire. C'est donc dans ce territoire super connecté que Dimitri Marguerite, un jeune journaliste de l'AFP, trouve la mort dans un accident de la circulation et ce n'est pas peut-être pas un hasard. 

Internet et théâtre

Dimitri est un passionné de théâtre, un amoureux quelque peu obsessionnel, un amateur d'art surréaliste, un idéaliste élevé par des parents de gauche qui se perd dans un cabinet de lobbying. Quand il n'est pas obsédé par l'idée de retrouver une jeune femme croisée par hasard dans une rue de Madrid et qu'il croit revoir lors d'une représentation au Théâtre de la Ville, Dimitri projette d'écrire un livre sur la rencontre new-yorkaise entre Max Ernst et Jackson Pollock...  ou enquête sur la vie et l'oeuvre de Louis Pouzin.

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Louis Pouzin est un VRAI (il existe vraiment) ingénieur français, polytechnicien dont les travaux eurent un rôle important dans la création d'Internet. Car, contrairement à une légende urbaine tenace que le roman de Reinhardt risque d'entretenir, le quasi-nonagénaire, diplômé de l' X promotion 1950 n'a pas inventé Internet mais, avec le datagramme, a crée une pièce-clé de ce qui deviendra ensuite Internet.   

Grandeur de la France et passions égoïstes

Oubliant son hyper narcissisme, ses obsessions amoureuses, Dimitri, ce jeune homme d'aujourd'hui qui cherche un sens à son travail (il y a dans ce roman des pages sur les jeunes au travail qui valent tous les manuels sur la pseudo génération Z) va donc enquêter sur le destin de ces deux polytechniciens qu'une dizaine d'années sépare : Louis Pouzin l'inventeur incompris et Ambroise Roux, le patron cynique. Car à peine Louis Pouzin a-t-il inventé le datagramme et en voit toutes les potentialités pour l'avenir des communications, que son laboratoire de recherche est fermé en raison de jeux de pouvoirs tenant du billard à trois bandes. Ambroise Roux aurait convaincu le jeune pouvoir giscardien de ne pas se lancer dans la voie hasardeuse de la fusion de l'informatique et des télécoms, pour notamment protéger les intérêts industriels et financiers de son groupe et se venger d'un rival (Thomson, les boomers comprendront).

Roman politique et romantique, Comédies françaises est une dénonciation des moeurs des puissants qui nous gouvernent,  ceux qui, alors qu'ils n'ont que l'intérêt général et la grandeur de la France à la bouche, oeuvreraient - selon le romancier -  d'abord au maintien de leur position de pouvoir et à la défense de leurs intérêts financiers. Vous avez dit manque de compétitivité ? Pognon de dingue pour la protection sociale ? Eric Reinhardt vous répond : commencez par regarder la mesquinerie de vos décisions et votre incapacité à transformer une invention en francs sonnants et trébuchants. On dira ce qu'on veut, mais l'Oncle Sam lui sait faire. 

Simplifications romanesques

Toutefois,  on doute que l'histoire soit aussi simple que le laisse supposer les portraits de ces deux hommes (on notera au passage que paradoxalement le roman qui entend redonner à Louis Pouzin la place qu'il mérite dans l'histoire d'Internet consacre plus de place à Ambroise Roux).  Le chapeau que l'on fait porter à Ambroise Roux est vraisemblablement un peu trop grand pour lui, à moins qu'il ne vienne flatter de façon posthume sa gloire en en faisant le deus ex machina de l'industrie française des années 70 et 80. L'histoire est sûrement plus compliquée, opposant administrations et politiques, corps des mines et des télécoms, polytechniciens, intérêts économiques et véritables convictions.

Du côté de la littérature, Comédies françaises lorgne du côté de ce qu'on pourrait appeler le grand roman français, comme on parle outre Atlantique de grand roman américain. Soit le livre qui narrerait l'histoire de la société à un moment donné. Telle semble être l'ambition d'Eric Reinhardt. Un objectif qu'il atteint largement et il réussit un joli coup en écrivant aussi par contraste un roman sur les Etats-Unis, le pays où les idées deviennent des dollars, un pays où une technique de peinture européenne devient un manifeste qui assoira la toute puissance de New York comme capitale de l'art contemporain.

En route vers les prix

On regrettera toutefois la composition du roman qui tient parfois trop de la juxtaposition des différentes narrations, de la fiche technique ou des trucs qui font chic. A l'instar de ces trois pages où l'auteur recopie les noms de metteurs en scène de théâtre adulés par son héros.

Prévenons aussi les lecteurs intéressés par l'histoire de Louis Pouzin et d'Ambroise Roux qu'ils devront passer les 200 premières pages consacrées aux amours contrariées du jeune homme et à son projet de roman sur Ernst et Pollock. On imagine que la composition de ce roman est un reflet de ce qui est au coeur de cette histoire d'internet : la commutation par paquets. L'auteur a voulu cette structure éclatée : l'histoire est livrée par (gros) morceaux comme le sont les messages et les images via Internet. Au lecteur de retrouver le fil et de tout reconstruire. Ne doutons pas que les jurés des prix d'automne goûteront ce jeu de construction, et soyons joueurs en pariant sur un Goncourt. 

Comédies françaises EricReinhardt Gallimard 477 pages 22 euros

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