L'Usine Nouvelle. - Présenté comme une solution alternative aux pesticides depuis plus de vingt ans, le biocontrôle vient à peine de passer la barre des 10 % de parts de marché. Comment expliquez-vous cette lente évolution ?
Céline Barthet - Lorsque les premiers produits de biocontrôle sont apparus sur le marché, il s’agissait essentiellement de solutions à base de macro-organismes et de substances naturelles, puis se sont ajoutées les solutions à base de phéromones et de micro-organismes. À l’époque, de nombreux produits conventionnels étaient encore disponibles sur le marché. Plusieurs ont été retirés progressivement, ce qui a laissé de la place pour d’autres méthodes et a permis l’arrivée de nouveaux acteurs. Des pure players, mais aussi des industriels des phytosanitaires et des entreprises venant d’autres secteurs se sont, progressivement, positionnés sur ce marché et y ont développé de nouvelles solutions. Il faut aussi noter que depuis dix ans, il y a une forte volonté des gouvernements de favoriser les solutions de biocontrôle.
Comment se traduit cette volonté dans les politiques publiques ?
La France est le seul État membre de l’Union européenne à avoir, depuis 2014, dans son code rural, une définition du biocontrôle. Ce cadre permet de regrouper, dans un même ensemble, quatre familles de solutions, qui, individuellement représentent des micro-marchés. À partir de cette définition, il a été possible de mettre en place des politiques publiques cohérentes, globales et adaptées aux caractéristiques de nos produits pour en favoriser leur développement. À l’image des incitations réglementaires et financières mises en œuvre pour accompagner l’expansion du marché.
À l’Anses [l’Agence nationale de sécurité sanitaire, dont dépend la mise sur le marché des produits de biocontrôle, NDLR], un guichet unique dédié a été créé. Cela permet, par exemple, d’obtenir des délais raccourcis ainsi que des taxes réduites de manière à favoriser l’arrivée, rapide, de nouveaux produits sur le marché.
Vous ambitionnez de passer à 30 % de parts de marché d’ici à 2030. Quels freins restent à lever ?
Aujourd’hui, les solutions de biocontrôle sont largement déployées dans les cultures spécialisées telles que les vignes, l’arboriculture et le maraîchage. Mais dans les grandes cultures, le recours au biocontrôle est moindre. À cela, il y a plusieurs raisons : d’une part, il y a encore peu de solutions adaptées aux céréales, d’autre part, nous nous confrontons à un problème d’application des solutions proposées. À l’heure actuelle, il semble plus facile d’installer des méthodes de biocontrôle sur des cultures pérennes et des cultures sous serre que sur des cultures de plein champ.
De quels leviers disposez-vous dans ces grandes cultures ?
Il faut savoir qu’adopter le biocontrôle s’inscrit dans un itinéraire technique complet. Il ne s’agit pas uniquement de supprimer un produit phytosanitaire classique et de le remplacer par du biocontrôle, il faut repenser la manière de traiter, refaire un peu d’agronomie… Nous ne pouvons pas nier que cela nécessite plus d’efforts.
Notre principal levier reste donc la formation et l’information. Cela passe par la mise en place de modules digitaux pour les agriculteurs et leurs conseillers, mais également une collaboration avec les syndicats du secteur comme la FNSEA et les Jeunes agriculteurs.
Qu’attendez-vous du gouvernement ?
Afin d’encourager et d’accélérer la recherche, nous militons pour une majoration du crédit d’impôt recherche sur dix ans. Les discussions avec le gouvernement sont en cours mais n’ont pas encore abouti. Par ailleurs, la loi alimentation prévoit la séparation des services de vente et conseil de produits phytosanitaires, y compris les solutions de biocontrôle. Cela nous privera d’un grand nombre d’acteurs qui pourraient nous aider à faire la promotion de nos méthodes auprès des agriculteurs. Nous demandons donc au gouvernement de revenir sur cette mesure. Il s’agit là de moyens faciles et rapides à mettre en place pour développer le biocontrôle.
Que pensez-vous des objectifs du green deal européen de réduire de 50 % l’utilisation de pesticides chimiques d’ici à 2030 ?
Ce sont des objectifs très ambitieux. À titre de comparaison, nos propres objectifs, à la même échéance, sont d’atteindre les 30 % de parts de marché des produits de protections des plantes. La feuille de route du green deal ne pourra donc pas être atteinte uniquement grâce au biocontrôle : il faudra intégrer l’ensemble des autres solutions alternatives.
Quelle est la place du biocontrôle dans ces objectifs de réduction ?
À date, il n’y a pas de solution de biocontrôle pour toutes les pratiques. Nous devons donc opter pour une approche combinatoire, c’est-à-dire qui allie la mécanique, le raisonnement des rotations, le recours au digital, et même, en dernier recours, l’utilisation de produits phytosanitaires conventionnels… Nous ne nous positionnons pas en opposition avec les autres solutions, mais préférons adopter une stratégie globale de diminution du recours aux produits chimiques.
De quelles alternatives au glyphosate disposez-vous ?
En 2022, il n’y aura probablement pas de solution unique de biocontrôle pour remplacer le glyphosate. Deux ans, c’est un délai très court pour la recherche ! Concrètement, cela signifierait que le dossier d’homologation de la substance de substitution du glyphosate aurait déjà été approuvé au niveau européen et serait prêt à être déposé à l’Anses. Soyons transparents, aujourd’hui, ce n’est dans aucun de nos radars. Le biocontrôle devra être combiné avec d’autres techniques comme le désherbage mécanique et la robotique.
À quand une solution de biocontrôle pour remplacer le glyphosate ?
La substitution du glyphosate est un grand champ de recherches. Nous ne savons pas qui cherche, mais nous pouvons supposer que, compte tenu de l’enjeu et de la place à prendre, de nombreux acteurs s’affairent. Si une substance active était trouvée aujourd’hui, il faudrait compter entre trois et quatre ans pour générer les données à l’échelle européenne. Puis de nouveau entre dix-huit et vingt-quatre mois pour que la solution soit validée à l’échelle nationale. Certes, on peut estimer que dans le cas du glyphosate, l’Anses se mobilise pour donner son avis un peu plus rapidement. Mais il y a tout de même une durée incompressible de trois à quatre ans, dans le scénario le plus optimiste, avant la mise sur le marché.



